—À bas Marc Gilbert! s'écrièrent quelques voix, à bas le monsieur!
—D'ailleurs, continua l'ouvrier qui avait déjà parlé, pourquoi avez-vous renvoyé Pierre? C'était un brave homme... qui faisait vivre sa femme et ses enfants avec sa place.
—Silence! dit le maître d'une voix impérative, et qu'on n'ajoute plus un mot. Je n'ai pas de compte à vous rendre, et je fais ce que je veux. Si Pierre a perdu sa place, il est d'autant plus coupable de s'être exposé à la perdre qu'il a une femme et des enfants. Pierre était un paresseux qui encourageait la paresse; c'était un brave homme pour vous, un bon enfant, et vous le regrettez parce qu'il vous comptait des heures de travail que vous passiez au cabaret. Pour moi, Pierre était un voleur....
Un murmure, aussitôt comprimé par un geste du maître, s'éleva parmi les ouvriers.
—J'ai dit un voleur, et je le répète, et tous ceux qui reçoivent de l'argent qu'ils n'ont pas gagné sont de malhonnêtes gens. Pierre a abusé de ma confiance; pourtant j'ai été patient, j'ai eu égard à sa position de père de famille.
Mais plus j'étais indulgent, et plus il s'est montré incorrigible. À mon tour, j'eusse été coupable envers mes associés en conservant chez moi un homme qui compromettait leurs intérêts. L'honnêteté est dans le devoir; j'ai fait le mien, donc j'ai été juste en renvoyant Pierre, et juste encore en le remplaçant par un homme honnête, laborieux, intelligent. Est-ce ma faute si, parmi tous les ouvriers qui travaillent ici depuis dix ans, je n'en ai pas trouvé un réunissant les qualités et les capacités nécessaires pour remplir l'emploi vacant? Est-ce ma faute si c'est justement l'apprenti à qui tout l'atelier commandait il y a un an qui se trouve être le seul aujourd'hui digne de commander à tout l'atelier? Vous parliez d'égalité tout à l'heure; eh bien, non, vous tous qui parlez, vous n'êtes pas les égaux de Marc Gilbert. Vous n'êtes pas égaux les uns aux autres, puisqu'il y en a parmi vous dont le salaire est différent, et ceux-là qui vous prêchent cette égalité sont des fous; et vous savez bien vous-mêmes, quand vous venez recevoir votre paye, que celui qui travaille le plus et le mieux doit être payé davantage que ceux dont le travail et l'habileté sont moindres.
Ainsi donc, à compter d'aujourd'hui, Marc Gilbert est votre contremaître. C'est un autre moi-même, et j'entends qu'on le respecte et qu'on lui obéisse comme à moi-même. Et maintenant, ceux qui ne sont pas contents peuvent s'en aller.
Pendant ce discours, tous les ouvriers étaient silencieusement retournés à leur travail.
—Cet homme est juste, pensa Ulric en regardant son patron.
—Monsieur Marc Gilbert, lui dit celui-ci, il y a un an vous êtes entré dans la maison en qualité d'apprenti; aujourd'hui, après moi, vous allez y occuper la première place. Ce n'est pas une faveur que je vous accorde, comme je le disais tout à l'heure, c'est une justice. J'espère que vous êtes content, et qu'en une année vous aurez fait du chemin. Seulement, comme vous êtes un peu jeune, et que vous n'auriez pas peut-être toute l'expérience nécessaire, nous ne vous donnerons d'abord que les deux tiers des appointements que nous donnions à votre prédécesseur. Néanmoins la part est encore belle, avouez-le.