—Allons donc!

Mais Octave répéta sa réponse, et, en quelques mots, raconta son passé et sa situation présente. Le vieillard l'avait écouté, les coudes sur la table et la tête appuyée dans ses mains.

—Pas de maîtresse! C'est prodigieux! murmurait-il. Mais alors, jeune homme, qu'est-ce que vous faites donc de vos vingt ans?

—Je suis pauvre, j'ai mon avenir à assurer, et pour moi le travail est un devoir, dit Octave.

—Le premier devoir de la jeunesse, c'est le plaisir, et l'amour en est la première vertu, dit le bonhomme Jadis en vidant son verre. Moi, j'ai été vertueux. Ma conscience est en repos, ajouta-t-il avec un large rire.

Ces maximes d'une philosophie avancée, inconnue à Octave, l'effarouchèrent au point qu'il se leva de dessus sa chaise, comme s'il s'apprêtait à sortir.

—Eh! là là, dit en souriant le bonhomme Jadis, n'ayez point peur, mon jeune ami, je ne suis point le diable, rassurez-vous.—Ah! dit le vieillard, voilà qui est certainement bien étrange. D'après ce que vous m'avez dit, vous vivez dans l'isolement, fuyant exprès toute société, dans la crainte qu'elle ne vous induise à mal. Je suis sans doute la seule personne avec laquelle vous ayez consenti à avoir des relations, et c'est probablement mon âge qui m'a valu cette préférence. Vous m'aurez pris pour un marchand de morale, un bon père sermon bien radoteur, et vous vous serez dit: Voilà mon affaire. De même que moi, lorsque je vous ai vu arriver ici pour la première fois, je me suis dit de mon côté: mon nouveau voisin est jeune, ça doit faire un gaillard; il amènera un régiment de colombes dans son pigeonnier, ajouta le bonhomme en indiquant du doigt la chambre d'Octave, ça me réjouira la vue; et ce soir, quand je vous ai vu à votre fenêtre et que j'ai eu l'idée de vous inviter à partager mon dîner pour célébrer ensemble notre jour de naissance, je me suis dit encore: Bon, ça va être gai, nous nous conterons nos fredaines. Et puis... pas du tout, voilà que nous sommes trompés tous deux: c'est moi qui suis le jeune homme, et c'est vous qui avez des cheveux blancs. C'est prodigieux, n'est-ce pas? acheva le vieux bonhomme en regardant Octave, qui ne put s'empêcher de sourire.

—Voyons, dit le bonhomme Jadis en frappant sur l'épaule d'Octave, avouez que je vous fais peur, que vous me prenez pour un libertin, pour un fou tout au moins. Ah! fit le vieillard avec un autre accent et en levant les yeux vers le ciel, fou... oui, je le suis peut-être, et Dieu me la conserve, cette chère et douce folie qui ne fait de mal à personne et qui me fait du bien à moi. Eh! mais, dit-il en relevant la tête après un court silence, nous boudons les bouteilles, à ce que je crois, jeune homme.

Et débouchant un second flacon, il versa du vin dans les verres.

Octave avait d'abord eu l'idée de chercher une excuse pour se retirer; mais un vague instinct de curiosité le retint près de ce singulier vieillard: il but le verre que le bonhomme venait de remplir.