—En aucune façon. Mais laissez-moi raconter maintenant, dit Tristan; et il commença.
—En ce temps là,—il y a environ un an,—Ulric de Rouvres tomba subitement dans une grande tristesse et résolut d'en finir avec la vie.
—Il y a un an, je me rappelle parfaitement, interrompit le comte de Puyrassieux, il avait déjà l'air d'un fantôme.
—Mais quelle était donc la cause de cette tristesse? demanda M. de Chabannes. Ulric avait dans le monde une position magnifique; il était jeune, bien fait, assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies, quelles qu'elles fussent. Il n'avait aucune raison raisonnable pour se tuer.
—La raison qui vous fait faire une folie n'est jamais raisonnable, dit entre ses dents M. de Sylvers.
—Folie ou raison, le motif qui détermina Ulric à mourir est la seule chose que je doive taire, continua Tristan. Ulric s'était donc décidé à mourir, et passa en Angleterre pour mettre fin à ses jours.
—Pourquoi en Angleterre? demanda un des convives.
—Parce que c'est la patrie du spleen, et que mon ami espérait qu'une fois atteint de cette maladie, il n'oserait plus hésiter au bord de sa résolution. Ulric passa donc la Manche, et, après avoir demeuré à Londres quelques jours, il alla habiter dans un petit village du comté de Sussex. Là, il recueillit tous ses souvenirs; il passa en revue tous ses jours passés, toutes ses heures de soleil et d'ombre. Il se répéta qu'il n'avait plus rien à faire dans la vie; et après avoir mis ses affaires en ordre, il prit un pistolet et s'aventura dans la campagne, où il chercha longtemps un endroit convenable pour rendre son âme à Dieu. Au bout d'une heure de marche il trouva un lieu qui réalisait parfaitement la mise en scène exigée pour un suicide. Il tira alors de sa poche son pistolet, qu'il arma résolûment, et dont il posa le canon glacé sur son front brûlant. Il avait déjà le doigt appuyé sur la détente et s'apprêtait à la lâcher, quand il s'aperçut qu'il n'était pas seul, et qu'à dix pas de lui il avait un compagnon s'apprêtant également à passer dans l'autre monde.
Ulric marcha vers ce malheureux, qui avait déjà le cou engagé dans le nœud d'une corde attachée à un arbre.
—Que faites-vous? lui demanda Ulric.