Comme il était arrêté sur la place des Innocents, examinant l'aspect fantastique de la fontaine de Jean Goujon, que la neige amoncelée avait revêtue d'une housse blanche, Olivier fut distrait de son attention par un grand bruit de voix qui s'élevait auprès de lui; il détourna la tête, et voyant à deux pas un groupe d'où s'élevaient des cris et des rires, il s'en approcha: un incident bien vulgaire était la cause de toutes ces rumeurs, c'était un grand chien de chasse, à robe noire et aux pattes blanches, qui venait d'engager un duel terrible avec un énorme matou appartenant à une marchande dont l'étalage était voisin. L'objet de la querelle était un morceau de viande avariée. Aux miaulements de son chat, la marchande était arrivée, tombant à coups de balai sur le chien, qui ne voulait pas lâcher prise.
—Gredin, filou, assassin, tu seras donc toujours le même, criait la marchande, en faisant pleuvoir une grêle de coups sur le chien, qui ne s'émouvait non plus que si on l'eût caressé avec des marabouts.
—Qu'est-ce qu'il y a là-bas? dit une voix en dehors du groupe qui faisait galerie.
À cette voix Olivier, qui examinait le chien, comme s'il eût cherché à le reconnaître, leva les yeux pour voir qui avait parlé.
—C'est encore votre bête féroce de chien qui veut meurtrir mon pauvre mouton, dit la marchande.
—Allons, ici, Diane, dit le jeune homme; ici tout de suite. À l'appel de son maître, le chien lâcha prise et reçut un dernier coup de balai de la marchande, qui l'appela Lacenaire!
—Je ne me trompe pas, murmura Olivier à lui-même, en regardant plus attentivement le maître du chien,—c'est Lazare,—et s'approchant du jeune homme au moment où il allait se retirer, il lui frappa sur l'épaule.
—Olivier! dit Lazare en se retournant et en rougissant beaucoup; vous ici, la nuit, par cet horrible temps, continua-t-il avec un accent embarrassé; quel singulier hasard!... est-ce qu'il y a longtemps... que vous m'avez vu... ici, acheva-t-il avec une certaine inquiétude.
—À l'instant même, répondit Olivier. Mais, vous-même, comment se fait-il que je vous rencontre ici?
—Oh! moi, répondit Lazare, qui paraissait plus rassuré... c'est par curiosité. Vous savez mon tableau de Samson, dont je vous ai parlé, je l'achève pour le prochain salon, et parmi les gens qui travaillent ici le matin, les forts, j'ai pensé que je trouverais peut-être mon type. Mais vous, reprit Lazare, vous qui êtes si délicat, qu'est-ce que vous faites ici? Ne seriez-vous pas en aventure galante?... et comme Olivier, en mettant la main dans sa poche, venait de faire sonner une pile d'écus, Lazare ajouta en riant: