[87] Chronique des Albigeois.

XI
LANGUE PROVENÇALE

Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution.—Des divers dialectes des anciennes provinces de France.—Dialectes poitevin et vendéen; de la Saintonge et de l’Aunis; du Limousin; de la haute et basse Auvergne; du Dauphiné et Bresse; de la Guyenne et de la Gascogne; de la Gironde; du Languedoc; de la Provence.

La croisade contre les Albigeois peut être regardée comme l’une des principales causes de l’altération de la langue Romane. Dans les chapitres précédents, nous avons vu l’Église prendre les mesures les plus sévères pour en interdire l’usage. Comme langue vulgaire, le Roman devait disparaître comme avait disparu le Latin, également frappé par l’Église. Le Latin, quoiqu’il eût été employé pour répandre l’Évangile et porter aux peuples la parole de Dieu, fut reconnu indigne d’être enseigné, parce qu’il avait été l’organe dont les païens s’étaient servis pour implorer leurs idoles. C’est sous l’empire de cette idée tardive, discutable d’ailleurs, que le pape Grégoire en proscrivit l’usage dans les églises, sans que les services rendus à la religion par cette langue lui parussent une circonstance atténuante suffisante. La condamnation du Latin devait naturellement amener celle du Roman, que le clergé haïssait, parce qu’il avait souvent servi d’organe aux satires dirigées contre lui et souvent bien méritées. En présence de mesures aussi radicales et du goût naturel des hommes pour la critique, on ne peut s’empêcher de penser que, pour peu que ce système d’interdiction eût été généralisé, l’Église n’aurait plus dominé que sur une chrétienté muette.

Si la poésie romane du Midi trouva un refuge à la cour du comte de Provence, elle le dut à cette circonstance heureuse que le comte s’était prononcé contre la doctrine des Albigeois, pour mettre ses États à l’abri de la rapacité des Croisés. Ami des lettres et des arts, il accueillit les Troubadours aquitains et gascons avec la plus grande faveur, les traita comme les poètes de la Provence même, et les encouragea dans la production et la propagation de leurs œuvres. Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait César Nostradamus, l’historien le plus complet des poètes du Midi à cette époque:

«Ces rois et ces bons comtes, comme par naturelle succession, estoient tellement magnifiques et libéraux envers les beaux et nobles esprits, qu’ils favorisoient d’honneurs, de seigneuries et de richesses,—qu’on ne voyait journellement qu’esclore et sortir poètes illustres et rares; si qu’il sembloit que la Provence ne voulust jamais être stérile, ni se reposer à la production d’esprits élevés et d’hommes excellents et signalés.»

A la mort du dernier Bérenger, Charles d’Anjou, son successeur, porta le premier coup à la langue Romane, que d’ailleurs il ignorait. Plus enclin à la politique qu’aux lettres, avare et batailleur, il ne donna pas aux Troubadours la protection et les encouragements qu’ils avaient été habitués à trouver chez ses prédécesseurs. Son mariage avec Béatrix, non moins important pour la monarchie française que l’alliance de saint Louis avec l’héritière de Raymond IV, consacra définitivement l’ascendant du Nord sur le Midi. La langue Romane, sous l’influence du Français, subit une grave altération. Les œuvres des Troubadours du XIVe siècle en donnent une idée; on s’en convaincra en lisant les vers de Bernard Rascas, dont la facture est déjà toute française. Cette altération n’a fait que s’accentuer depuis.

On peut dire de la littérature Romane du Midi qu’elle a été l’expression d’un peuple et d’une civilisation à part; elle devait finir avec la perte de l’indépendance de ce peuple. Il n’en est pas moins vrai que, de Bérenger Ier à Charles III du Maine (1142-1481), elle a duré trois cent soixante-neuf ans. Quant au nom de Provençale qui lui a été donné et qui est arrivé jusqu’à nous, il s’explique par ce fait que la Provence avait recueilli l’héritage littéraire et politique de tout le Midi avant l’arrivée de Charles d’Anjou. Elle représenta seule à cette époque la littérature méridionale, et il était bien naturel que les Français du Nord, peu soucieux de poésies qu’ils entendaient mal, aient confondu sous le titre de Provençale toute la littérature Romane, qui n’était plus cultivée qu’en Provence lors de leur établissement dans le Midi.

Ces explications étaient nécessaires pour ne pas confondre la langue Romane (dite Provençale) avec le Provençal proprement dit qui en a été tiré.

Dans l’influence littéraire ou scientifique qu’exercent les peuples les uns sur les autres, chaque puissance tend à s’élever à son tour au rang d’éducatrice; c’est ainsi que les Arabes et les Provençaux succédèrent aux Romains, qui eux-mêmes avaient succédé aux Grecs. Plus tard, ce fut l’Italie qui fit loi dans le domaine intellectuel, cédant ensuite à l’Espagne une prépondérance dont la France, sous le règne de Louis XIII, ressentit vivement les effets. Enfin, sous Louis XIV, c’est la France qui, à son tour, et par ses armes et par sa littérature, domine le monde, fixe les règles linguistiques du Français, fait adopter par toutes les cours d’Europe son cérémonial royal, et produit cette pléiade d’écrivains illustres dont les œuvres sont restées les monuments classiques de la littérature française.