Cet exemple assez long nous dispense d’en citer d’autres. Les emprunts répétés faits au Français y ont tellement dénaturé le dialecte bordelais qu’on peut se demander si le traducteur le connaissait bien, ou si, à l’époque de la traduction, les habitants de Bordeaux ne subissaient pas, plus que les ruraux, l’influence prépondérante de la langue Française. Il est certain que, dans les campagnes, et en ville même, les gens du peuple employaient et emploient encore aujourd’hui des expressions absolument différentes de celles dont M. Bernadau s’est servi pour traduire les Droits de l’homme et du citoyen.
La province de Languedoc fut celle où la croisade dirigée contre les Albigeois détermina le plus rapidement la décadence de la langue Romane. Cependant, les Troubadours qui purent échapper aux massacres de Simon de Montfort ne se déclarèrent pas vaincus. Plus d’un royal asile leur resta ouvert. Les uns se réfugièrent en Provence, où nous les avons vus, sous Bérenger, puis sous le règne du bon roi René, partager avec les poètes du pays les faveurs de ces princes lettrés. D’autres franchirent les Pyrénées ou traversèrent la mer pour être amicalement accueillis par les rois d’Aragon, de Castille et de Sicile. Cependant, les œuvres qu’ils produisirent à partir de cette époque se ressentirent du chagrin de l’exil, que leurs bienfaiteurs pouvaient adoucir dans ses conséquences matérielles, mais non faire oublier. Les brutales circonstances qui l’avaient accompagné le rendaient encore plus cruel, et mirent une empreinte de langueur sur leur esprit, naguère encore si vif et si primesautier. Cet amour du pays natal est éloquemment exprimé par ces paroles de Pierre Vidal:
Je trouve délicieux l’air qui vient de la Provence; j’aime tant ce pays! Lorsque j’en entends parler, je me sens tout joyeux, et, pour un mot qu’on m’en dit, mon cœur en voudrait cent. Mon amour est tout entier pour cette aimable nation, car c’est à elle à qui je dois ce que j’ai d’esprit, de savoir, de bonheur et de talent[98].
Le centre de la vie méridionale ayant été déplacé, le Roman-Provençal perdit sa nationalité. Les populations, qu’un lien commun n’unissait plus, parlèrent un langage d’où peu à peu les règles disparurent pour faire place à des solécismes et à des locutions informes qui marquèrent sa décadence profonde, surtout dans les pays pauvres ou montagneux. Dans les villes, au contraire, le souvenir de la langue nationale se réveilla à un moment donné, et fut le point de départ d’un travail de recomposition. Le vieil idiome, sous l’impulsion qui lui fut donnée, reparut, modifié, enrichi de tournures et d’expressions nouvelles, sans toutefois perdre le caractère qui lui était propre. Le Toulousain, qui, depuis, fut cultivé avec succès, est un des patois les plus harmonieux, c’est un de ceux auxquels se rattachent le plus de souvenirs. Dans ses mémoires sur l’histoire naturelle du Languedoc, Astruc prétend qu’à la faculté de Montpellier la langue d’oc était exclusivement employée pour enseigner les préceptes de la médecine et de la botanique, puisés dans les auteurs arabes, les seuls familiers au moyen âge dans cette partie de la France méridionale.
Voici un spécimen du patois de Toulouse au XIVe siècle:
CANÇON DITTA LA BERTTA
Fatta sur la guerra d’Espagnia, fatta pel généroso Guesclin, assistat des nobles mundis de Tholosa
A Dona Clamença.
Dona Clamença, se bous plats,
Jou bous diré pla las bertats