Un tout éscas sort dâou cruvél,
Un âoutre né comménça à péna,
Dé sâoupre bécâ dés per el... etc.
Le Languedoc produisit un grand nombre de Troubadours, nous nous contenterons de mentionner les plus remarquables:
Garins d’Apchier, gentilhomme d’une ancienne famille du Gévaudan; on le disait aussi bon poète que seigneur galant et prodigue. On lui prête l’invention du descord. Pons de Capdeuil, célèbre par ses chants d’amour et ses sirventes militaires, faisait de sa demeure le rendez-vous de toute la noblesse de la contrée. Là se donnèrent des fêtes magnifiques jusqu’au jour où, la dame de ses pensées étant venue à mourir, Pons de Capdeuil prit un cilice, échangea ses riches vêtements contre une cuirasse, et courut se faire tuer dans une expédition lointaine. Azalaïs de Procairagues appartenait à l’une des familles les plus distinguées de Montpellier; il reste d’elle plusieurs chansons qu’elle composa en faveur de Gui Guérujat, fils de Guillaume VI, qu’elle aimait tendrement. Pierre Raymond, de Toulouse, dut à son mérite autant qu’à son esprit le bon accueil qu’il reçut dans les cours du roi d’Aragon, de Raymond V et de Guillaume VIII de Montpellier. On peut encore citer Guillaume de Balaun, Pierre de Barjac, Giraud Leroux, Perdigon, Nat de Mons, Pierre Vidal, Figueira, Arnaud de Carcassés, Clara d’Anduse.
La bibliographie complète des ouvrages relatifs à la langue d’oc parlée dans l’Hérault est trop importante pour figurer ici. Nous en extrayons ce qu’elle présente de plus remarquable: Thomas: Vocabulaire des mots romans-languedociens dérivant directement du Grec, 1841.—Floret: Discours sur la «lengo Romano».—Laurès: Poésies Languedociennes.—Roque-Ferrier: Poème en langage Bessau (Hérault).—Barthès: Glossaire botanique languedocien.—Tandon: Fables, contes en vers (patois de Montpellier).—De Tourtoulon: Note sur le sous-dialecte de Montpellier.—Mushack: Étude sur le patois de Montpellier.
A ces notes, nous ajouterons les suivantes pour le Gard: Abbé Séguier: Explication en français de la langue patoise des Cévennes.—Boissier de Sauvages: Dictionnaire languedocien-français; cet ouvrage a eu plusieurs éditions.—De La Fare-Alais: Las Castagnados, poésies languedociennes, avec notes et glossaire.—Aillaud, Remarques sur la prononciation nîmoise.—D’Hombres: Alais, ses origines, sa langue, etc.—Glaize: Écrivains contemporains en langue d’oc.—Fresquet: le Provençal de Nîmes et le Languedocien de Colognac comparés.—Bigot, de Nîmes: Fables.—Reboul: Poésies diverses.
Dans la Provence proprement dite, le Roman fut cultivé par les Troubadours et parvint à une perfection relative avant même que le Français eût des formes régulières. La Cour de Provence était une des plus brillantes de l’Europe et la langue dite provençale était cultivée chez les autres peuples de préférence à toutes les autres. Mais, après le roi René, la couronne de Provence ayant été réunie à celle de France, la langue nationale perdit peu à peu de son importance, elle cessa d’être officielle, s’altéra de plus en plus, et ne conserva plus son caractère propre que dans la population rurale. Les Troubadours de la Provence furent très nombreux; quelques-uns acquirent une célébrité dont les derniers reflets sont arrivés jusqu’à nous. Tel fut Folquet de Marseille, évêque de Toulouse. S’étant, dans sa jeunesse, épris de la belle Azalaïs de Roquemartine, il lui dédia des vers enflammés. Mais sa nature fougueuse lui ayant fait embrasser la cause de la croisade contre les Albigeois, il reparut en prêtre fanatique, prêchant les persécutions contre les malheureux, donnant ainsi à son rôle de prêtre un caractère odieux dont l’histoire devait faire justice. Bertrand d’Alamanon, gentilhomme d’Aix, se fit remarquer par ses satires contre Charles d’Anjou, comte de Provence et roi de Naples, qui traita son pays en conquérant brutal, le ruina par ses impôts et le dépeupla par ses guerres. D’une nature droite, plein de courage, habile diplomate, Bertrand d’Alamanon n’épargna ni le pape Boniface VIII, ni Henri VII, ni l’archevêque d’Arles. Blacas et Blacasset, ses fils, furent tous deux des gentilshommes illustres par la noblesse de leur maison et la supériorité de leur esprit; Sordel, dans une complainte célèbre sur la mort du premier, vante son courage et les qualités qui firent de lui un héros. Boniface III de Castellane fut un des plus violents satiriques du XIIIe siècle; Nostradamus cite plusieurs de ses chansons qui ont toutes pour refrain: Bocca, qu’as dich? (Bouche, qu’as-tu dit?), comme une sorte de regret de la hardiesse de ses paroles. Citons encore: Granet; Raymond Bérenger V, comte de Provence; Richard de Noves, qui écrivit en vers l’histoire de son temps; Bertrand Carbonel; Poulet, de Marseille, poète grave et correct; Jean Estève, dont les pastourelles gracieuses ne manquent pas de saveur; Natibors ou Mme Tiberge de Séranon, la grâce faite femme, qui versifiait agréablement; Raymond de Solas; Jean Riquier, dont un grand nombre de poésies charmantes sont arrivées jusqu’à nous. Arnaud de Cotignac et Bertrand de Puget peuvent clore cette liste déjà longue. Plus tard, nous trouvons Louis Belaud de La Belaudière; Gros, de Marseille; Puget, auteur d’un Dictionnaire provençal; Papon, Considérations sur l’histoire de la langue Provençale; Carry, de Marseille, Dictionnaire étymologique du Provençal, 1699; et, enfin, Achard[100], dont la grammaire et le dictionnaire fixèrent, pour la première fois, les règles du Provençal encore en usage de nos jours. On ne peut nier que le Provençal, comme les autres dialectes de la langue d’Oc, n’ait subi, après la réunion de la Provence à la France, un temps d’arrêt qui nuisit considérablement à son développement. Jusque-là langue nationale, il cessa d’être officiel. Cependant sa déchéance fut plus apparente que réelle. Renié par la cour, il ne fut plus, il est vrai, l’objet des mêmes encouragements, et ne put parvenir au degré de perfection que devait atteindre le Français. Mais il ne cessa jamais d’être la langue parlée par le peuple dans toute la Provence proprement dite; observation qui s’applique d’ailleurs aux dialectes des autres provinces du Midi de la France; ils restèrent également populaires. Les productions poétiques et littéraires devaient nécessairement être moins nombreuses, elles le furent en effet, mais sans jamais cesser complètement. Les œuvres de L. Belaud de La Belaudière, de Millet de la Drôme, de Gros de Marseille, de l’abbé Caldagnès, de Pasturel, de Rigaud de Montpellier, de Goudouli, de Boissier de Sauvages, de Tandon, de Daubian et de bien d’autres prouvent assez que le Midi avait conservé sa langue, dont la vitalité avait su résister à tant d’événements contraires.
L’abbé Grégoire ne l’ignorait pas; son célèbre rapport à la Convention ne fut qu’un violent réquisitoire contre ce qu’il appelait la Fédération des idiomes. Les efforts de la Révolution, pas plus que les anciennes ordonnances royales sur la proscription du Provençal, ne réussirent à anéantir une langue parlée depuis huit cents ans; enfin, le décret du 8 pluviôse an II, qui établissait un instituteur français dans chaque commune des départements frontières, eut ce résultat heureux que le Midi apprit à parler et à écrire le Français, tout en conservant l’idiome régional dans toutes les circonstances où le Français n’était pas absolument nécessaire. Il devint bilingue, et, depuis cette époque, comme deux sœurs unies par les mêmes liens, la langue Française et la langue Provençale s’enrichirent mutuellement en se prêtant des mots, des formes et des tournures de phrases consacrés par l’usage et ratifiés par le temps.
NOTES: