CHAPITRE V
LES TEMPS CLASSIQUES
Caen et la Réforme. — Les constructions privées de 1502 à 1600. — La place Royale et le Cours-la-Reine. — Les congrégations religieuses et leurs édifices: les Visitandines; les Jésuites et Notre-Dame; les Eudistes et l’Hôtel de Ville; les Bénédictins de Saint-Maur et le Lycée. — Les hôtels du XVIIIe siècle. — La transformation de Caen. — Le port et les cours.
Suivant le mot très juste d’un historien, au début la Renaissance et la Réforme ne font qu’un. Caen, qui fut, avec son Université et ses imprimeurs, un des principaux centres intellectuels de la Renaissance en Normandie et peut-être en France, a été aussi un des berceaux de la Réforme, et précisément, ses professeurs, ses imprimeurs, ses architectes trop peu connus, les Le Prestre, et aussi les magistrats, membres du Présidial, officiers du roi furent protestants. Une église s’y constitua, semble-t-il, en 1550; mais il y avait déjà quinze ans que la ville et l’Université étaient dénoncées comme des foyers d’hérésie. Amis de la nouveauté [p. 70] dans la littérature et dans l’art, s’étant mis à l’école des humanistes, ces Caennais furent en grande majorité, au moins pour la partie cultivée de la population, des amis de la Renaissance en matière religieuse, des Réformés.
La ferveur religieuse bouillonna chez ces hommes jusqu’alors paisibles. En 1562, lorsque se déchaînèrent les guerres civiles, dans toute la Normandie même, comme s’il y eût eu une sorte de mot d’ordre, les monuments catholiques furent partout attaqués et mutilés; une sorte de rage iconoclaste s’empara d’une partie de la population qui, conduite par quelques exaltés, alla piller les trésors des abbayes, et profana les restes de Guillaume et de Mathilde. Il faut lire dans les Recherches et Antiquitez de De Bras le pitoyable récit de ces destructions, si on veut mesurer tout ce que la ville perdit alors de chefs-d’œuvre artistiques et aussi toute l’indignation que soulevèrent de tels actes, de tels attentats contre la religion traditionnelle et contre l’art. Ces journées de mai 1562 ont eu plus de conséquences peut-être qu’on ne l’a dit.
Avec 1562 commence vraiment pour Caen une ère nouvelle. Non pas que la ville en elle-même ait précisément beaucoup souffert des guerres de religion. Revenus très vite à un sentiment de mutuelle tolérance et de concorde qui leur fait honneur, les bourgeois surent soustraire presque toujours leur cité aux grandes commotions de la guerre, l’armée de Coligny dans son expédition de Normandie séjourna à Caen au printemps de 1563, Théodore de Bèze, le grand théologien, le grand esprit de la Réforme, prêcha à Saint-Jean. Mais après 1568 les troubles furent terminés et l’activité économique se réveilla.
Caen a eu de tout temps des industries qui ont fait sa réputation. C’est une industrie artistique que celle de ses toiles de haute lice, fondée au XVIe siècle par la dynastie des Graindorge. Les grands acceptaient volontiers comme cadeaux un de ces services de toile de Caen. Il en fut commandé pour Elisabeth d’Angleterre, pour le duc de Joyeuse. Caen avait aussi ses bourses, autre objet de cadeaux, si renommées que le médecin Etienne de Cahaignes en portait une en Hollande pour l’érudit Scaliger. Au commencement du XVIIe siècle, les métiers s’étaient multipliés, la draperie devenait florissante. Caen allait redevenir, comme avant la guerre de Cent ans, comme au XVIe siècle et plus qu’à aucune autre époque de son histoire, une ville industrielle.
Les habitations privées si nombreuses, construites entre 1568 et l’avènement de Louis XIV sont là pour l’attester. Quelques-unes portent encore leur date inscrite généralement aux lucarnes. Beaucoup sont de [p. 71] très simples habitations bourgeoises. d’autres sont encore de vastes hôtels aussi importants par leurs dimensions que l’hôtel d’Ecoville et l’hôtel de Than. Sur un grand nombre d’entre elles des inscriptions morales ou religieuses montrent bien que l’humanisme et aussi la Réforme catholique ou protestante ont mis leur empreinte sur l’âme des habitants avant de la mettre sur leurs demeures: rue des Croisiers, n° 14, un grand fronton triangulaire surmonté d’un vase en pierre porte cette inscription et cette date: DAMNIS SVM PERFECTA MEIS. 1052. Rue Saint-Sauveur, n° 47, on lit: SI DIEV EST POVR NOVS QVI SERA CONTRE.
Photo Neurdein.
Manoir du Pont-Créon.