Les belles constructions de la grande époque de la Renaissance se sont surtout groupées au centre de la ville, autour de Saint-Pierre et de l’ancien Hôtel de Ville, puis la ville se rebâtit par un mouvement qui parti du centre gagne peu à peu les extrémités, en attendant qu’il franchisse la vieille enceinte et fonde des quartiers neufs. C’est dans le quartier de l’Université qu’apparaissent surtout les hôtels du temps de Henri IV et de Louis XIII: place Saint-Sauveur et coin de la rue Formage un corps de logis du XVIe et du XVIIe siècle; rue Pémagnie n° 10. dans la cour, un manoir du XVIe siècle. Au n° 6 de la rue des Cordeliers se dresse l’hôtel de Colomby. La façade est complètement nue: plus d’arabesques, plus de vases, plus de fleurons, plus de masques, plus de têtes de lion, une construction sévère qui annonce déjà le grand siècle, mais une jolie tourelle carrée en [p. 72] encorbellement accuse sur l’étroite et sombre rue une saillie prononcée et offre un aspect pittoresque.
A la même époque appartenait aussi une jolie maison située rue du Gaillon n° 1. La tour carrée qui la surplombait lui donnait tout son caractère. Sur la lucarne, beaucoup plus simple que celles de la belle époque se lisait la date de 1582. Ce manoir servit de résidence à Louis XIII lorsqu’il vint assiéger le château en 1620. Le souvenir de cette visite du roi avait été consacré par une statue avec une inscription commémorative élevée en 1623, dans la cour de ce manoir. Statue et inscriptions disparurent d’abord, puis le manoir lui-même, et il ne nous est plus connu que par les lithographies du Dr Pépin et de Bouet.
Adam Cavelier, père de toute une dynastie d’imprimeurs de l’Université, dont les presses livraient aux professeurs quantité de petits traités sur l’antiquité, fait bâtir sa maison rue Saint-Etienne, aujourd’hui rue de Caumont. Un médaillon représente un cavalier armé de toutes pièces et portant sur la poitrine le monogramme du nom de Jésus, avec cette légende: IN NOMINE TVO SPERNEMUS INSVRGENTES IN NOBIS. C’est la marque même de l’imprimeur. A l’angle de la rue Saint-Pierre et de la rue de l’Odon, le poète François Malherbe a rebâti sa demeure sur l’emplacement de la maison paternelle où il était né. Une inscription gravée sur la partie la plus élevée des lucarnes nous l’apprend: Franciscus Malherbeus 1582 Civitatis ornamento Memoriae.
Au n° 71 de la rue Saint-Pierre, la date de 1047 se lit sur l’une des trois belles lucarnes qui surmontent la maison; au n° 49, un bas-relief représente un cheval avec la date 1660. Dans la rue du Moulin, s’élève dans une cour intérieure l’hôtel Du Quesnay de Thon, construction de la fin du XVIe siècle ou du commencement du XVIIe, sans grand caractère. Dans la rue de l’Oratoire, qui fut alors percée, se trouve l’hôtel Patrix. Le cadran solaire porte la date, 1623. Plus de hautes façades, plus de toits aigus, plus de tourelles: une tour d’angle carrée sur la cour, une ornementation qui fait encore quelque effet, si on ne la compare pas aux beaux édifices de la Renaissance. Dans la rue Saint-Jean, au n° 100, on peut voir dans une cour l’hôtel d’Aubigny ou des de Novince, trésoriers de France. Le peu qui en reste montre une construction de même style que l’hôtel Patrix. Au n° 214, la façade de l’hôtel de Beuvron, aujourd’hui bureau de l’octroi. annonce la deuxième moitié du XVIe siècle ou les débuts du XVIIe.
Enfin, presque en dehors de la ville, il faut noter un joli manoir de la fin du XVIe siècle, avec une belle porte d’entrée, un pavillon à toit [p. 73] pyramidal, un colombier carré, vaste et élevé, une belle grange. C’est aujourd’hui une ferme, et, au reste, il est bien probable que le manoir du Pont-Créon n’a pas changé de destination depuis qu’il a été créé en 1599. C’est bien là un de ces manoirs à usage d’exploitation rurale tels que les aimaient les bons gentilshommes campagnards du XVIe et du XVIIe siècle que nous a décrits Pierre de Vaissière dans un joli livre et dont le type le plus saisissant, je ne dis pas le plus parfait, a été le normand Gilles de Gouberville.
A la même époque, au temps de la contre-réforme catholique, les établissements religieux pullulent. Les Jésuites s’installent à Caen en 1609, non sans rencontrer de vives résistances. Le Père Eudes, leur rival, y fonda, en 1643, la Mission; les Carmélites s’installent en 1616, les Pères de l’Oratoire en 1622, les Ursulines en 1624, les Bénédictines du Saint-Sacrement en 1643, les Visitandines en 1631. Les Carmes refont leur église en 1677, les Jacobins font rebâtir tout leur couvent qui « était ruineux », dit un annaliste, et transforment tout le quartier proche des murs, le long du canal Robert, vers 1663. Dans le quartier Saint-Jean, on construit l’hôpital Saint-Louis en 1678. N’oublions pas qu’à Caen fleurit la Confrérie du Saint-Sacrement, alors si puissante en France, dont on connaît l’activité religieuse et charitable.
Les plus importantes constructions qui témoignent aujourd’hui de la renaissance des congrégations religieuses sont celles des Visitandines, des [p. 74] Jésuites et des Eudistes. Les Visitandines se transportèrent, en 1632, au Bourg-l’Abbé, dans la rue des Capucins, aujourd’hui rue Caponière. C’est en 1636 que furent commencés par la Mère Elisabeth de Maupou des bâtiments qui ont été terminés en 1668. L’église a la forme d’une croix grecque, elle est surmontée d’un clocher en forme de dôme; le portail offre les ordres dorique et ionique superposés. C’est donc bien un monument, non de la Renaissance, mais de l’époque classique. Le mobilier est de même époque et de même style. Le maître-autel, remarquable par quatre colonnes de marbre noir, avec ses pilastres de marbre jaspé blanc et noir, sa corniche travaillée, se voit encore dans la nouvelle chapelle des Visitandines, établie dans l’ancienne abbatiale de Saint-Etienne.
Il ne reste plus de l’ancien établissement des Ursulines qui s’étendait depuis la place Singer jusqu’à la rue Saint-Jean, que la partie occidentale du cloître qui témoigne de la grandeur de l’édifice.
Photo Neurdein.