Notre-Dame ou La Gloriette.

Plus intéressantes sont les constructions des Jésuites. Etablis à Caen par Henri IV dans un ancien collège de l’Université, le collège du Mont. Ils s’étendirent bientôt sur tout le quartier compris entre la rue Saint-Laurent, la Rue de Caumont, et les anciennes murailles qu’a remplacées le cours Bertrand, et ils entreprirent en 1684 de se construire une chapelle, qui, devenue de nos jours église paroissiale, est placée sous le vocable de Notre-Dame, mais est plus connue à Caen sous le nom de la Gloriette; le dandy qu’était Barbey d’Aurevilly lui trouvait un air chrétien; elle convenait à son christianisme d’homme du monde qui aime le marbre, les dorures et « les coussins sous les coudes des pécheurs »; et elle avait paru aux révolutionnaires merveilleusement convenable pour la célébration des fêtes décadaires. C’est un bon modèle du style jésuite, avec une façade où l’ordre ionique et le corinthien se superposent, une large nef, une abside demi-circulaire, un large transept. On y voit un bel autel en marbre rouge et blanc, qui provient de la Trinité où il avait été élevé sous l’administration de Mme de Tessé; une décoration murale due à Perrodin, élève de Flandrin, recouvre la voûte en cul-de-four et un groupe en pierre de Vallentin de 1855 représente le bienheureux Eudes dont cette église a recueilli les restes.

Et ce n’est pas la moins singulière fortune du plus remarquable représentant de la Contreréformation catholique en Normandie, si persécuté de son vivant, que ses cendres aient été recueillies par les Jésuites qui ne furent pas précisément ses amis, semble-t-il. Eudes, occupa d’abord une maison sise en face de l’abreuvoir Saint-Laurent et obtint en 1658 des échevins qui venaient de créer la place royale, la fieffe de cette terre. [p. 75] Mais la pose de la première pierre de l’église n’eut lieu que le 20 mai 1664 et la consécration le 23 novembre 1687. Cette église est bâtie dans le même style que celle des Jésuites; c’est aujourd’hui l’Hôtel de Ville; il n’en reste plus que la façade défigurée.

A ce moment-là même, Caen est en train de se transformer. Cette place Royale où le Père Eudes élève la façade de son église est une place nouvelle; ici tout un quartier neuf apparaît sur l’emplacement de ces petits prez enfermés entre l’Odon et la Petite Orne qui avaient été au XVIe siècle le lieu d’ébattement de la société caennaise. Alors on y venait de la ville par les vieilles portes de Saint-Etienne, de la Boucherie, de la porte Saint-Jacques. De Bras les dépeint tout blancs des linges étendus par les dames et demoiselles de Caen et nous les montre aux beaux jours comme le rendez-vous de la société polie, qui vient y faire de la musique. La ville commence à prendre à cette date son aspect actuel; elle cesse déjà d’être une ville forte; elle sort de son enceinte et déborde sur la prairie qui séparait le grand bourg du quartier Saint-Jean; les échevins ont permis d’y construire de manière à former une place rectangulaire dont toutes les maisons devront être semblables, mais un riche bourgeois, [p. 76] M. Daumesnil ne tient pas compte des prescriptions de l’échevinat et surélève sa maison de deux étages pour donner un beau type de construction bourgeoise du siècle de Louis XIV place de la République, n° 23. Des rues nouvelles se sont alors ouvertes dans le même quartier: rue Hamon, rue du Moulin. Dans le quartier Saint-Jean, la même transformation s’opère: on perce alors la rue de Bernières et on commence à abattre de ce côté jusqu’au châtelet Saint-Pierre la ceinture de murailles qui enclôt l’île.

Photo Neurdein.

L’Orne en amont du barrage.

La place Royale bâtie en 1685 voit s’élever la statue de Louis XIV, du sculpteur caennais Jean Postel, et reçoit ses plantations de tilleuls malheureusement disparues aujourd’hui.

D’ailleurs, Caen va commencer à substituer à sa ceinture de murailles une ceinture de verdure. Les petits prés construits, il fallut trouver aux habitants un autre lieu de promenades, de plaisirs, un autre centre pour leurs ébats, un de ces endroits chers aux villes d’autrefois où les bourgeois aimaient à se récréer. Les « petits prez » sont remplacés par les cours. Caen avait sa place Royale, il eut son Cours-la-Reine. On le traça en 1676 depuis le pont d’Amour jusqu’à l’Orne, parallèlement au canal Robert; en 1691, on planta, le long de l’Orne, en remontant jusqu’à Montaigu, une magnifique double rangée d’ormes qu’admira Mme de Sévigné; sur l’un des côtés du cours les ormes existent encore, mais sur l’autre, on les a malheureusement remplacés par des platanes. Le cours circulaire qui rejoint le Cours-la-Reine à la place de la Préfecture forme avec les deux autres l’encadrement de la prairie qui s’étend jusqu’à Louvigny au pied des hauteurs de Venoix, des massifs ombreux formant le fond de ce tableau naturel. Non seulement il y a là, pour cette ville qui est le centre d’un pays d’élevage, un champ de courses idéal dont l’aspect vaut celui de Longchamps, mais encore c’est un des plus jolis passages que ville de France puisse s’enorgueillir d’avoir à ses portes. Ces cours ont vu passer les mélancolies de Barbey d’Aurevilly. Dans le Memorandum il a célébré ce qu’il appelle le Camp du drap vert, la gloire et la beauté du Cours de la Reine qu’il compare avec exagération à la baie de Naples ou à la vue du Bosphore: « Ah! s’écrie-t-il, si Byron avait vécu ici comme Brummell, cette promenade sublime aurait son rang dans les admirations officielles du monde et de l’Europe! Cela est vraiment digne des vers de don Juan ou du Child Harold. »

C’est là que se tiennent les foires annuelles: l’une, la foire Saint-Michel ou foire aux oignons est fort ancienne; l’autre, la foire du printemps, après bien des transformations, a été définitivement établie par Henri IV et [p. 77] c’était il y a trente ans encore une des attractions de Caen. On y voyait toutes les variétés du costume des campagnes normandes, si pittoresque et souvent si bien porté par les femmes de ce pays, mais où sont les neiges d’antan? Il ne reste plus que le bonnet de Bayeux, sévère et mesquin.