Au moment où Caen achevait de prendre sa forme moderne, le fanatisme religieux du roi qu’elle a tant célébré lui porta de nouveau un coup sensible. L’intendant Foucault fut ici l’exécuteur de la pensée de Louis XIV; il fit au protestantisme une guerre acharnée. On ne se contenta plus de l’œuvre peu florissante de ces Nouvelles Catholiques qui au quartier Saint-Jean avaient ouvert un couvent pour les nouvelles converties, on procéda aux enlèvements, aux confiscations, à l’interdiction rigoureuse du culte. L’émigration qui suivit la Révocation de l’édit de Nantes atteignit Caen dans ses œuvres vives. « 4.000 protestants vivaient ici, tout entiers livrés à de pieux exercices, à de vastes opérations commerciales, à des industries qui faisaient vivre au loin le peuple et prospérer le pays. » Ils disparurent, victimes d’une persécution qui ne s’arrêta point avec l’édit. Cependant, en 1691, Caen est encore une ville animée. Le sieur du Fossé qui la visite cette année-là, écrit « qu’elle a des rues si peuplées qu’on les prendrait pour des rues de Paris ». Et c’est la seconde fois, à cinq cents ans d’intervalle, que [p. 78] ce curieux et inattendu rapprochement est fait entre la capitale du royaume et celle de la Basse-Normandie.
Photo Neurdein.
Le Lycée. — Le cloître.
De 1694 à 1704, l’Université reconstruit les bâtiments incommodes et « ruineux » que lui avait abandonnés au XVe siècle Marie d’Orléans et qui ont dû être de nouveau restaurés à la fin du XIXe siècle.
Au XVIIIe siècle, c’est encore à une congrégation, à celle des Bénédictins de Saint-Maur, introduits en 1663 à l’Abbaye aux Hommes, que l’on doit les travaux les plus importants, commencés en 1704 et qui durèrent une partie du siècle. Les nouveaux possesseurs entreprennent la réfection de tous les bâtiments abbatiaux sur les plans du Père Guillaume de la Tremblaye. Deux larges corps de bâtiments s’appuyent à la basilique abbatiale; celui qui est au sud-est forme façade et domine toutes les prairies, le cloître ou cour d’honneur garde encore le cachet monastique dans le Lycée moderne. La salle capitulaire transformée, en chapelle renferme plusieurs tableaux, l’un de Mignard, un autre d’un peintre caennais Restout. On a laissé au réfectoire son ancien usage: avec ses hauts lambris, ses dessus de porte, il a très grand air. On y trouve encore des tableaux acquis par les Bénédictins; un Lépicié représente une scène légendaire d’ailleurs de la vie de Guillaume le Conquérant: le duc de Normandie fait brûler ses vaisseaux après son débarquement en Angleterre. Deux toiles de Mignard ont été contestées, les Archives de l’abbaye témoignent que les religieux croyaient posséder des œuvres de ce peintre. Au milieu du pavillon central se trouve le grand escalier d’une seule volée avec ses magnifiques balustrades en fer forgé et la fameuse devise des bénédictins de Saint-Maur qui convient fort bien à un lycée: Pax, Pax. Au rez-de-chaussée, le Parloir ou salle des actes est une charmante salle du XVIIIe siècle avec de jolies portes et des trumeaux dans le style du temps. Au premier étage sont les études disposées autour du cloître; des dortoirs on a une vue magnifique sur la prairie et sur de vastes cours de récréations ombragées par les arbres du parc. Le lycée Malherbe, par sa situation, par les belles perspectives voisines, par les lignes imposantes de sa façade, par son parloir, son réfectoire, sa chapelle, ses escaliers, mérite bien le nom qu’on lui a autrefois donné de plus beau lycée de France.
Les bâtiments de l’Abbaye-aux-Dames sont de la même époque et du même style et ils sont attribués au même auteur, le P. de la Tremblaye.
Si Caen voit décroître au XVIIIe siècle son activité industrielle, elle devient une ville aristocratique. Alors s’élèvent de beaux hôtels. Ils [p. 79] se présentent généralement ainsi: sur une cour intérieure, les écuries; au premier étage, les appartements de réception, de grandes dimensions, avec glaces, trumeaux; le second étage est plus bas et sans caractère. Ces hôtels sont surtout nombreux dans le quartier Saint-Jean qui a achevé tardivement de se bâtir. « Des têtes de femmes, dit M. E. de Beaurepaire, des consoles ou des fleurons comme décoration centrale des fenêtres, et quelquefois des balustrades d’appui, dont les barreaux semblent plus relever de l’art du tourneur que du sculpteur, ornent leurs façades. » Cela est correct, mais froid, solennel, mais monotone et « que l’on est loin, hélas! de la grâce charmante, de la fécondité d’imagination des merveilleux artistes du XVe et du XVIe siècle! » Si ces hôtels intéressent l’histoire de l’art, c’est par leur décoration intérieure, par leur agencement, par leurs tapisseries, par leurs escaliers aux rampes de fer forgé dont les bâtiments abbatiaux nous offrent au Lycée de si magnifiques spécimens, surtout par leurs riches boiseries. Dès la fin du XVIe siècle, avec les Lefèvre, Caen excellait dans cet art du bois. Malheureusement, la plupart de ces décorations ont disparu: tapisseries, fers forgés, boiseries ont pris le chemin du brocanteur et souvent ont traversé les mers. Trébutien ne voyait plus à signaler dans son guide que les hôtels des n° 33 et 53, rue de Geôle; 80, rue des Quais; 5, rue de [p. 80] l’Engannerie; 44, rue des Carmes. Ajoutons-y, à l’angle de la rue des Jacobins et du boulevard Saint-Pierre, une maison récemment restaurée et l’une des maisons de la place Saint-Sauveur. L’hôtel des Carmes, plus connu sous le nom d’hôtel de l’Intendance, abrite aujourd’hui la Chambre de commerce et est divisé en nombreux appartements. Il avait été bâti par le fameux intendant Orceau de Fontette. C’est là qu’ont résidé les Girondins réfugiés à Caen après le 31 mai 1703, là que fut alors installé le siège du gouvernement fédéral.
Photo Neurdein.