La cathédrale. — Vue d’ensemble.
La cathédrale, le point est important à noter, n’est point située au sommet même du terrain assez peu accidenté d’ailleurs sur lequel la ville a été bâtie. C’est le château qui occupait ce point culminant rempli aujourd’hui par la place Saint-Sauveur. L’église dédiée à Notre-Dame fut assise sur les pentes de cette déclivité qui descend du château vers les bords de l’Aure; elle fut détruite au milieu du XIe siècle par un incendie, un nouvel édifice commencé par l’évêque Hugues fut continué par le fameux Odon, demi-frère du Bâtard, et consacré le 14 juillet 1077, en présence de Guillaume le Conquérant, de Mathilde, d’un grand nombre d’évêques et de barons; mais l’incendie de 1105 le détruisit en [p. 125] partie, sans toutefois que les termes trop vagues du poème de Serlon permettent de se prononcer sur l’étendue du désastre. Il est infiniment probable que la crypte, encore que certains archéologues lui attribuent une plus haute antiquité, et la nef actuelle, dans ses parties basses, appartiennent à l’église d’Odon. Dans sa chronique, à la date de 1160, Robert de Torigny, abbé du Mont Saint-Michel, dit que l’église ayant été incendiée, l’évêque Philippe de Harcourt donna tous ses soins à la [p. 126] reconstruction. Peut-être le chroniqueur a-t-il voulu noter ici les efforts de Philippe de Harcourt, évêque de 1142 à 1163, prouvés par de nombreux actes du cartulaire de Bayeux, pour reconstituer le domaine et les revenus de l’évêché compromis par une longue période de guerre; d’autre part, une lettre de l’évêque Arnoul de Lisieux, écrite vers 1150, montre la part considérable que Philippe de Harcourt avait eue à la réédification de son église avant cette date; il nous paraît donc bien douteux qu’il y ait eu un incendie en 1159 ou 1160. Le successeur de Philippe de Harcourt, Henri de Beaumont, que l’on appelle quelquefois Henri de Salisbury, parce qu’il avait été doyen de l’église de Salisbury avant son élection, continue ces travaux. Il engage les fidèles à visiter l’église cathédrale et à subvenir à l’achèvement de l’édifice, il rétablit une ancienne confrérie qui depuis quelques années avait perdu toute activité. Les nouveaux frères devaient donner chaque année, pendant cinq ans, six deniers pour les constructions: des indulgences leur étaient naturellement accordées. Les travaux n’étaient certainement pas terminés au milieu du XIIIe siècle; le 13 novembre 1243 et le 16 mai 1244, le pape Innocent IV, averti par l’évêque Guy et par le chapitre que l’on avait entrepris de réédifier de fond en comble l’église cathédrale, travail extrêmement coûteux, accordait une indulgence de quarante jours à tous ceux qui y collaboreraient. Dix ans après, en 1254, le même pape constatant encore les dépenses considérables que demandaient les travaux, renouvelait cet octroi d’indulgences. Les collatéraux des nefs ont reçu leur chapelle pendant la seconde moitié du XIIIe siècle, sous saint Louis et l’épiscopat d’Eudes de Lorris; celles de Saint-Jean l’Evangéliste et de l’Annonciation, côté nord, auraient été construites par l’évêque Pierre de Benais vers l’an 1289; celle de Saint-Martin en 1309; les autres chapelles du côté nord seraient antérieures à 1356. La tour du midi a été entreprise en 1421, sous la domination anglaise par Nicolas Habart, mais non, comme on l’a dit, en expiation de sa participation au jugement de Jeanne d’Arc qui n’eut lieu que dix ans plus tard. Cependant l’église restait encore inachevée; il y manquait un couronnement, la tour du transept n’avait plus, depuis l’incendie de 1105, que ses bases. Les ressources de l’évêque et du chapitre avaient été épuisées au XIIe et XIIIe siècle par la réfection de la nef et par la construction du chœur, au XIVe par la consolidation et l’achèvement des tours du portail, plus tard par les travaux du transept, Mais en 1459, Bayeux eut la bonne fortune de voir monter sur le trône épiscopal l’archevêque de Narbonne, Louis de Harcourt qui, l’année suivante, ajouta à ses titres celui de patriarche de Jérusalem. Ce [p. 127] grand seigneur, premier président de l’Echiquier, joua un rôle politique considérable; il avait aussi de grands revenus. C’était bien là le prélat qui convenait à une église dont les ressources médiocres n’avaient permis que des travaux assez lents. Ce petit-neveu de Philippe d’Harcourt voulut avoir la gloire d’achever la cathédrale de son prédécesseur. Dès le 1er juin 1470, on chantait une messe du Saint-Esprit à l’occasion de la pose de la première pierre de la tour carrée du transept. Le trésor donnait en 1470, 1471, 1472 une partie de ses revenus, notamment ceux qu’il tirait de la chapelle de Notre-Dame-d’Yvrande (lieu de pèlerinage encore célèbre sous le nom de la Délivrande); mais en 1477, le fabricier ayant été envoyé à Liré dont Louis d’Harcourt était abbé, revint en [p. 128] annonçant que le patriarche prenait à ses frais l’achèvement de la tour carrée; le chapitre reconnaissant lui vota des prières et lui offrit la sépulture au milieu du chœur entre l’aigle et les chandeliers. L’année suivante, il présidait le chapitre qui décidait que la tour serait construite en matériaux des plus légers par crainte d’accident. Les bases de cette tour, restée inachevée depuis quatre siècles, n’inspiraient évidemment pas toute confiance. En 1471, la partie octogonale de la tour de pierre était terminée; le 14 décembre, Louis d’Harcourt mourait. Il fut inhumé à la place que lui avait assignée le chapitre; mais la tour ne fut achevée qu’en 1480. Sur la coupole de plomb, les ouvriers plantèrent leur mai enguirlandé. On éleva à la fin même de cette année un ange d’airain doré, l’archange saint Michel, un des patrons de Louis d’Harcourt.
Photo Magron.
La cathédrale. — Le collatéral nord et les tours.
L’archange, bien qu’il en eût mission, ne put préserver la tour des ravages du feu. Cette tour — et son histoire est maintenant celle de la cathédrale qui dans son ensemble, ne subira plus guère de transformations —, on ne la connaît plus que par un tableau qui se trouve dans la salle capitulaire et par le plan de Jollain, ou par la description toujours amusante et vibrante d’enthousiasme du bon De Bras: « Il y a à Bayeux une belle église cathédrale, la plus magnifique de la province après celle de Rouen, et en l’église du dit lieu sont deux tours pyramides des plus hautes qu’on puisse voir, comme aussi la tour du mitan est bâtie d’un singulier ouvrage d’architecture d’arcs-boutants à claires voies et ouvertures de toutes parts sur moyens pilastres, tout au haut de laquelle est posée la plus grosse horloge de ce royaume, en amont de laquelle sont quatre clochettes ou chanterelles, lesquelles de bonne harmonie et accord, devant que l’heure sonne, font entendre le commencement de cette antienne: Regina cœli lætare. » Le dôme métallique qui tranchait par son éclat sur la blancheur de la pierre était l’orgueil des habitants. Il ne dura pas deux siècles; en 1676, un incendie que les moyens du temps ne permirent pas de combattre le détruisit. Un architecte bayeusain, Moussard, le reconstruisit de 1703 à 1715, mais naturellement sur un autre plan et dans le goût du temps. Une coupole surmontée d’une lanterne dorique remplaça le dôme du XVe siècle. La grande difficulté consistait toujours d’ailleurs à asseoir sur les bases peu solides des quatre piliers une œuvre assez légère pour ne pas les faire fléchir.
Sous l’épiscopat de Mgr de Nesmond qui avait vu la destruction et la reconstruction de la tour, on avait élevé entre 1698 et 1700, aux frais de ce prélat, un jubé dont le grand inconvénient était de couper la perspective [p. 129] de l’édifice et de masquer le chœur. En 1850, la démolition en fut ordonnée, mais on put alors constater aux piliers de profondes lézardes que ce jubé avait jusqu’alors cachées. Le mal s’aggrava rapidement et il fut un instant question d’abattre la coupole et la tour centrale jusqu’à la base carrée qui domine les combles du transept; les énergiques protestations des habitants et de l’évêque, Mgr Robin, empêchèrent seules cette destruction, grâce à un architecte génial, M. Flachat, on put reprendre en sous-œuvre et conserver la tour centrale. C’est une des pages de leur histoire artistique dont les bayeusains sont le plus justement fiers.
Photo Neurdein.
Le portail.