L’église Notre-Dame est remarquable par sa diversité; elle représente une histoire en raccourci de l’architecture en France avec la crypte romane d’Odon, la nef du XIe siècle achevée au XIIe et au XIIIe. Le chœur du XIIIe, les transepts avec leurs rosaces rayonnantes du XIVe jusqu’à sa tour en partie du style flamboyant, en partie moderne; et pourtant il y a presque toujours incontestable harmonie entre les travaux successifs.

[p. 130] Après avoir suivi son développement chronologique, considérons-la dans son ensemble. Elle n’offre point toutes ces vues si saisissantes que présente par exemple la cathédrale de Rouen aperçue à quelque tournant de rue. Quand on arrive sur la petite place, devant le grand portail, on éprouve quelque déception. La façade n’a pas beaucoup de caractère, les deux tours ne montrent plus leur arcature romane qu’aux deux derniers étages; au-dessous, elles ont dû être consolidées par d’épais contreforts aux ressauts successifs, formant un revêtement extérieur qui leur donne un aspect massif. Entre les deux tours une grande fenêtre en tiers-point égaie cette sombre façade; puis cinq arcs surmontés de gâbles abritent dix statues d’évêques; le pignon enfin est décoré d’une grande rosace. Les tours ayant reçu des contreforts, les portails ont été plaqués sur la base de ces contreforts à une époque postérieure, cinq grandes voussures pour trois portails seulement. Au centre, le grand portail surmonté d’une galerie de trèfles à quatre feuilles ne présente plus trace de décoration. Au tympan du nord est figurée la Passion, à celui du sud, le Jugement dernier; les voussures sont ornées de dais et de statuettes. Il faut que l’œil monte jusqu’aux flèches octogonales, munies de leurs huit fillettes, pour trouver quelque satisfaction.

Quand on pénètre dans l’intérieur de l’édifice, on oublie la déception éprouvée devant le portail. Du haut des degrés rendus nécessaires par la pente du terrain, le coup d’œil est saisissant; on admire la belle perspective de la nef dont la hauteur atteint 23 mètres sous la voûte. On descend ensuite vers les avant-nefs. A leur deuxième travée, dans des enfeux aujourd’hui privés de leurs statues se trouvaient les tombeaux de l’évêque Richard II et de Philippe d’Harcourt. Quant à la nef, elle surprend au premier abord: nous sommes en présence d’une nef romane et pourtant l’effet qui s’en dégage n’est, en quoi que ce soit, semblable à celui qu’on éprouve à la Trinité ou à Saint-Etienne de Caen. Autant la Trinité est sombre, autant Notre-Dame de Bayeux est claire; autant la nef de Saint-Etienne est sévère, grave dans sa majesté, autant celle de la cathédrale est riante et gaie. C’est que la nef de Bayeux n’est qu’à demi romane; elle est gothique non seulement par sa voûte comme Saint-Etienne, mais aussi par ses hautes fenêtres à double baie. La lumière vient baigner la nef, mettre en relief les mille détails d’une sculpture incomparable dans l’art roman.

L’archivolte extérieure dans chaque travée est décorée de frettes et de bâtons brisés. La disposition des archivoltes supérieures est des plus variées et des plus étranges. Ici, des chevrons, des zigzags; là des têtes [p. 131] plates qui rappellent les modillons de quantité d’églises de Normandie à l’époque romane: Saint-Contest, Thury-Harcourt, Fontaine-Henry; entre les archivoltes, tout une décoration d’entrelacs, d’écailles imbriquées, de vanneries, est dessinée avec une fermeté, exécutée avec une souplesse parfaites.

Dans chacun des écoinçons, un petit cadre terminé dans sa partie supérieure en forme de mitre, présente soit un personnage, soit une scène, soit des chimères, des monstres enlacés qui semblent venir, dit M. André Michel, de quelque brûle-parfum japonais. Il y a eu là, en effet, d’incontestables influences orientales. N’oublions pas non plus que l’église romane est l’œuvre d’Odon, comte de Kent, qui amena à Bayeux des ouvriers anglo-saxons pour broder la fameuse tapisserie, dite de la reine Mathilde. L’art du miniaturiste qui, dans les manuscrits irlandais, puis anglo-saxons, a tracé tant de chimères, tant d’entrelacs compliqués, n’a-t-il pas eu ici quelque action? Enfin n’a-t-on pas copié quelque bijou nordique et ne remarquons-nous pas encore dans les têtes plates des archivoltes le souvenir [p. 132] de la technique du bois que M. André Michel relève dans la sculpture normande?

Photo Neurdein.

Le chœur.

Quelques-unes des scènes retracées peuvent être facilement interprétées. Les deux écoinçons les plus proches du chœur nous représentent, au nord, Notre-Dame à qui l’église est dédiée, au sud, le serment d’Harold sur les reliques. Ces écoinçons ont été l’objet d’une restauration moderne. Plus intéressants sont sur le côté nord deux évêques en mitre, bénissant, les deux doigts levés. Ce sont sans doute deux des évêques qui ont eu le plus de part aux travaux. En partant des avant-nefs, et avant ces portraits, nous rencontrons une scène étrange, difficile à expliquer: un singe, a-t-on dit, jouant avec un bateleur. Le singe est juché sur une colonne et en face de lui un personnage casqué, revêtu d’une armure, le tient par une chaîne de fer; mais les bateleurs n’ont pas l’habitude de transporter dans les foires des colonnes antiques. On a vu là un bonhomme adorant une idole. Un historien bayeusain y reconnaît saint Vigor abattant au mont Phaunus la statue d’un faune ou d’une divinité antique. Sans affirmer l’explication, on remarquera qu’en face de cette scène se trouve un singulier personnage, aux énormes moustaches: il y a là sans doute une défiguration assez commune dans la statuaire normande du chapiteau à mascarons: mais n’a-t-on pas représenté ici quelque idole des Saxons que les missionnaires de la foi chrétienne dans le Bessin auraient eu à détruire?

Dans la partie supérieure de la nef, se trouvent les simples pierres tombales des évêques Robert des Ablèges (1206-1231) et Thomas de Fréauville (1233-1237). Sans doute, c’est sous leur épiscopat que fut élevé l’étage supérieur. Un bandeau composé de quatre feuilles réunies environne l’édifice comme une guirlande; de hautes fenêtres l’éclairent, de légères colonnettes séparent chaque fenêtre en deux lancettes avec oculus. Du côté nord, on remarque une petite plate-forme en encorbellement qui a dû servir à porter un orgue.