CHAPITRE PREMIER
COUP D’ŒIL GÉNÉRAL
Caen, ses aspects. — Caen dans la littérature — Caen et l’Angleterre — Caen et les études archéologiques.
Rouen est une capitale. La splendeur de son site, dans le cirque dominé par les collines, par Sainte-Catherine et le mont Gargan, la largeur de son fleuve, la hauteur de ses monuments, la hardiesse de la flèche de sa cathédrale qui jaillit au-dessus des tours innombrables de ses églises, tout donne une impression de grandeur. Les écrivains modernes de la Normandie ont décrit ses aspects: un Flaubert, un Guy de Maupassant lui ont consacré quelques-unes de leurs plus belles pages et Victor Hugo l’a magnifiée dans des vers qui seuls ont rendu toute sa beauté.
Caen s’annonce plus modestement. Ce n’est point la ville aux sept collines; elle n’a point le large fleuve ni les ponts orgueilleux; aujourd’hui, l’entrée en ville par la gare est presque pénible de vulgarité. Mais au moyen âge, les nombreux marins qui la visitaient, frappés par la [p. 4] quantité de clochers qu’ils apercevaient aux détours de l’Orne sinueuse, l’appelaient la « ville aux églises ».
Si l’on vient du Nord, de ce monotone plateau qu’est la plaine de Caen, qu’on arrive par l’abbaye d’Ardennes, Saint-Contest. le hameau de la Folie ou mieux le calvaire de Saint-Pierre, on découvre dans un fond « la ville aux églises ». Aux deux extrémités, semblent la garder comme deux solides forteresses, plus imposantes que le château lui-même, l’abbaye aux Dames et ses deux tours massives, l’abbaye aux Hommes avec ses gigantesques flèches, jadis sentinelles vigilantes, guerriers colosses. Entre ces deux masses apparaissent de nombreuses flèches. Ce sont, de droite à gauche, Saint-Nicolas le roman, Saint-Etienne le Vieux, Saint-Sauveur, anciennement Notre-Dame-de-Froide-Rue, dont la tour gothique encadrée de ses clochetons, de ses fillettes, annonce ou rappelle la flèche plus élancée, plus svelte. plus audacieuse de Saint-Pierre; plus loin, Saint-Jean avec sa tour de la Renaissance inachevée et sa tour penchée comme la tour de Pise; plus près, le Sépulcre couvert de lierre, le clocher du vieux Saint-Gilles et au delà de l’Orne, la tour romane de Saint-Michel de Vaucelles, faubourg de Caen. Si le coup d’œil n’a point le caractère grandiose des sites rouennais, il a un très grand charme. On peut encore contempler la ville des rives mêmes de l’Orne, du grand cours, de la vaste prairie si populaire dans l’histoire de Caen. Il y a là, sous ces grands arbres, ces belles avenues séculaires, un très joli site, d’où on aperçoit de nouveau dans un cadre verdoyant tout l’alignement des clochers caennais.
Enfin il est des vues partielles de la ville qui ont leur charme: du boulevard Leroy au faubourg de Vaucelles, c’est la Trinité dominant ce qu’on appelait jadis le Bourg-l’Abbesse et l’île Saint-Jean; des quais de l’Orne, près de la caserne. Saint-Michel de Vaucelles dominant les jardins étendus sur la rive gauche de l’Orne. Arrive-t-on par le canal? C’est encore le Bourg-l’Abbesse avec la Trinité. Saint-Gilles, le Sépulcre, puis en remontant le boulevard qui recouvre l’ancien lit de la Petite-Orne, la tour Le Roy, l’abside de Saint-Pierre. Et que dirions-nous, si nous pouvions voir au delà, comme jadis, l’ancien Hôtel de Ville avec ses quatre tourelles, les petits Murs, que des gravures, des estampes, des tableaux seuls nous représentent aujourd’hui! En ce quartier, Caen devait alors avoir l’aspect d’une Venise du Nord, de quelque ville hollandaise. Pour l’artiste ou simplement l’homme de goût, à tout détour de rue, en toute saison, que de coins pittoresques, que de sensations délicates! Point n’est toujours besoin d’avoir recours au peintre, au graveur, pour ressusciter [p. 5] le passé. Telle entrée de Caen par la rue Porte-au-Berger, la rue Montoir-Poissonnerie est encore bien visible avec son aspect d’autrefois.
Nous admirions tout à l’heure les silhouettes des clochers et des tours se découpant sur le ciel bleu; mais vienne l’hiver, la neige, rare d’ailleurs, nous éprouverons une impression saisissante à voir se perdre dans les flocons les tours de Saint-Etienne, tandis que sous sa dentelle frissonne la délicate abside de Saint-Pierre.
Photo Neurdein.
Vue générale prise du château.