Caen n’a point l’incomparable majesté de Rouen, mais elle est capable de satisfaire les plus difficiles, de donner des sensations d’art et aussi d’offrir à qui sait la lire, une leçon résumée de l’art français et normand plus complète même que celle c[ue présenterait Rouen. L’histoire de Caen s’ouvre avec un magnifique chapitre d’art roman, chapitre essentiel, capital, de l’histoire du roman en Normandie. Le gothique n’y figure pas, comme à Rouen, par des monuments de premier ordre, tels la cathédrale ou Saint-Ouen. Rouen est la ville du gothique, mais ici l’art ogival a terminé l’abbaye aux Hommes, commencé Saint-Pierre, presque achevé Saint-Jean. Enfin à une époque de prospérité, l’art de la Renaissance y a brillé d’un très vif éclat et a produit ces chefs-d’œuvre: l’abside de Saint-Pierre, l’hôtel d’Ecoville, l’hôtel de la Monnaie. Il n’est point [p. 6] jusqu’au style jésuite qui n’y soit représenté par la chapelle des Pères, devenue Notre-Dame, et l’art français du XVIIe et du XVIIIe siècle a ajouté aux belles maisons de bois gothiques du XVe siècle, aux grandes œuvres artistiques du XVIe siècle les beaux hôtels un peu froids construits pour les intendants et l’aristocratie normande contemporaine de Louis XIV et de Louis XV.
Caen a été un grand port et une ville industrielle d’une réelle importance, le centre économique de la Basse-Normandie, son centre artistique par ses carrières, carrières d’Allemagne, carrières de Calix, de Saint-Julien, par ses ateliers; l’Angleterre lui emprunta en tout temps ses matériaux, et à certaines époques, ses architectes, son style et aussi peut-être les lui prêta.
Ville de sapience, par ses écoles monastiques d’abord, par son Université, puis par son Académie, l’Athènes normande a été louée en latin. Au XIIe siècle, le poète Raoul Tortaire a décrit l’animation d’un jour de marché en termes qui conviendraient encore pour dépeindre son aspect le vendredi ou lors de quelque jour de foire, et déjà il a été frappé par l’aspect monumental des bonnets normands, aujourd’hui hélas disparus! Lors de la prise de Caen par les Français en 1204, Rigord l’appelle la ville très opulente et Guillaume Le Breton, dans sa Philippide, nous la présente avec tant d’églises, de maisons et d’habitants qu’elle se croit à peine inférieure à Paris. Et au XVIIe siècle, le poète universitaire Antoine Halley dit qu’elle est le cœur de la Neustrie, si Rouen en est la tête.
C’est en classique que Mme de Sévigné en a gravé l’image au XVIIe siècle, non longuement et avec pittoresque comme un romantique, non avec la précision de détails d’un écrivain naturaliste, mais en termes synthétiques, comme il convenait au grand siècle: « Caen, la plus jolie ville, la plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles rues, les plus beaux bâtiments, les plus belles églises, des prairies, des promenades ». C’est bien là ce qu’elle voyait en se promenant sous les beaux arbres des cours, avec les savants de l’Académie dont la conversation lui faisait ajouter ce trait: « enfin, la source de tous nos plus beaux esprits ».
Après avoir noté l’impression qu’elle a produite sur tous ceux qui l’ont visitée, constatons le culte que lui vouèrent ceux de ses enfants qui se donnèrent aux lettres. Nul n’égalera l’enthousiasme du bon De Bras. Pour lui, et il a vu beaucoup de villes, « c’est l’une des plus belles, spacieuse, plaisante et délectable que l’on puisse regarder, soit en situation, structure de murailles, de temples, tours, pyramides, bâtiments, hauts pavillons et édifices, accompagnée et embrassée, tant d’amont que [p. 7] d’aval, de deux amples et plaisantes prairies ». Laissons Moisant de Brieux qui lui donne des louanges banales, Segrais qui dans son enthousiasme célèbre son air toujours pur, et arrivons au grand romantique normand Barbey d’Aurevilly. Il avait été étudiant à la Faculté de droit. Peut-être alors, passa-t-il au milieu des rues pittoresques, traversa-t-il les monuments sans les bien comprendre; il n’était pas plus archéologue que les classiques. Au cours de ses promenades avec Trébutien, c’est par l’œil de son ami qu’il appréciait la grandeur de la Trinité et qu’il admirait le beau coucher de soleil qui « éclairait et fouillait » dans tous ses détails les sculptures de l’abside de Saint-Pierre. Revenu pour quelques semaines dans la ville de sa jeunesse, il fut profondément remué par le pittoresque de certains quartiers: la vieille Orne, le pont Saint-Jacques et surtout l’incomparable charme du site qu’offre la prairie encadrée par les cours, et, à divers passages de son Memorandum, il a rendu ses impressions en termes saisissants.
[p. 8]
Photo Neurdein.
Vue générale prise de l’abbaye aux Dames.
Caen a toujours séduit les étrangers: les Anglais y accomplissent un pèlerinage national. La ville de Guillaume le Conquérant est le berceau de leur histoire; ils viennent visiter le tombeau de leur premier roi, du « rassembleur » de la terre anglaise, celui dont la forte main de Normand a pétri l’Angleterre de la poussière des royaumes anglo-saxons. De Caen, ils rayonnent vers Falaise, le lieu de sa naissance, vers Bayeux, où ils vont contempler le poème héroïque, l’épopée nationale retracée par des ouvriers saxons sur la broderie populaire sous le nom de Tapisserie de la reine Mathilde.