Photo Neurdein.
Tapisserie de Bayeux. — Tracé d’un camp à Hastings.
Mais ces remarques vont contre la tradition recueillie au XVIIIe siècle qui voulait que la tapisserie fût l’œuvre de la reine Mathilde et de ses suivantes. Cette tradition est relativement récente; si elle avait eu alors cours à Bayeux, l’inventaire de 1471 n’aurait pas manqué de l’appeler tapisserie de la reine Mathilde; il note seulement qu’elle « fait représentation du conquest d’Angleterre ». D’autres fois elle est mentionnée sous le nom de telle de Guillaume, telle de la Saint-Jean.
[p. 143] Maintenant, qui a commandé la Tapisserie à ces ouvriers? La question est liée à celle de la date même de l’œuvre. Et c’est précisément là ce qui a été le plus discuté et ce qui a le plus d’importance. En effet, si la Tapisserie est contemporaine de Guillaume, elle acquiert comme source narrative ou descriptive une importance décisive; il faut la placer à côté, au-dessus même des meilleurs récits contemporains en prose ou en vers que nous ayons de cet événement.
Résumons la controverse: les uns, s’appuyant sur ce fait que dans la légende se trouve le mot Franci pour désigner l’armée normande, veulent que la Tapisserie soit postérieure à la conquête de la Normandie par le roi de France, Philippe-Auguste en 1204; elle serait donc du XIIIe siècle, mais le mot Franci était employé couramment pour désigner les Normands par les Anglo-Saxons; les autres ont attribué la Tapisserie à l’empress Mathilde, la fille d’Henri Ier, la petite-fille de Guillaume, devenue impératrice d’Allemagne, mais n’ont apporté aucune preuve à l’appui de cette assertion qui n’a aucune espèce de fondement. Cette thèse a été récemment rajeunie par M. Marignan. Il a dit que la Tapisserie, si elle datait du XIe siècle, aurait disparu dans le grand incendie de 1105 qui a détruit une partie des monuments de Bayeux et la cathédrale, mais le récit que nous avons de cet incendie nous montre qu’il n’a été que partiel: donc le mobilier put être sauvé; elle aurait disparu dans l’incendie qui aurait eu lieu en 1160, mais nous avons vu que cet incendie n’était rien moins que certain, rien ne s’oppose à ce qu’elle soit antérieure au XIIe siècle, voire même à l’incendie de 1105.
Photo Neurdein.
Tapisserie de Bayeux. — Le siège de Dinan.
[p. 144] La Tapisserie dit encore M. Marignan aurait eu un modèle littéraire; elle serait la reproduction en images du célèbre Roman de Rou que Wace, clerc de l’abbaye aux Hommes, écrivit vers 1170 à la gloire des ducs de Normandie. Mais il y a de nombreuses différences entre les deux récits; par exemple, l’expédition d’Harold et de Guillaume en Bretagne est décrite par la Tapisserie avec ces épisodes si caractéristiques, si pittoresques, si précis: l’armée s’enlise dans les sables mouvants autour du mont Saint-Michel, les chevaux glissent, Harold porte un camarade sur ses épaules; on assiste aux sièges de Dol, Dinan et Rennes: or tout cela n’est guère connu avec tout ce détail que par la Tapisserie et ne se trouve point dans le Roman de Rou. S’il y a des ressemblances entre les deux sources, ce sont celles qui s’imposent entre deux récits d’un même événement où il y aura toujours des points communs. Wace, dit-on encore, n’a pas cité la Tapisserie de Bayeux, donc il ne l’a pas connue, donc elle n’existait pas de son temps. Mais Wace, qui habitait Caen, a pu ne pas la connaître, et surtout, il a pu la connaître et ne pas la citer; un historien de ce temps-là n’a pas la préoccupation de citer ses sources.