Photo Neurdein.
Tapisserie de Bayeux. — Avant la bataille.
Enfin, tous les détails de costume et d’armement qui se trouvent dans la Tapisserie sont du XIIe et non du XIIIe siècle. Il est incontestable en effet, qu’un artiste du moyen âge qui représente des scènes d’un événement historique ne fait pas de couleur locale. Toute représentation médiévale des épisodes de la vie du Christ nous montre les personnages en costumes de bourgeois du temps. Donc le costume, les détails de l’armement permettront de dater le monument. Mais précisément, en [p. 145] appliquant cette méthode, M. Steenstrup et M. Travers ont daté la Tapisserie du XIe siècle. Le haubert, cette longue cotte de mailles qui enferme le chevalier normand jusqu’au genou est du XIe siècle, et de même le casque à nasal. Les Normands de la Tapisserie ont tous le visage glabre, les cheveux ras, la nuque dégagée, alors qu’Harold et les Anglo-Saxons portent la moustache. Nous savons précisément qu’à Hastings, le visage rasé des Normands étonna les Anglo-Saxons, à ce point qu’un de leurs éclaireurs vint annoncer l’arrivée en Angleterre d’une armée de prêtres. Cette coutume normande de ne porter ni barbe, ni moustache, ni cheveux longs, est bien du XIe siècle et contemporaine du temps de Guillaume; elle disparaissait même avant la fin du siècle, puisque le chroniqueur Orderic Vital, par exemple, fait un crime à Guillaume le Roux, fils et successeur du Conquérant, d’avoir introduit à sa cour l’usage de la barbe et des cheveux longs. La cotte de mailles dont sont armés les chevaliers normands se voit sur des sceaux de Guillaume le Conquérant et de Guillaume le Roux, conservés au British Museum et aux Archives Nationales. Enfin, les monuments représentés sur la Tapisserie sont bien des monuments du XIe siècle. L’église de Westminster nous apparaît avec tous les caractères du roman: arcades à plein cintre, tour sur la croix du transept; or, nous savons précisément qu’Edouard le Confesseur avait fait venir des artistes de Normandie pour bâtir cette église où il fut inhumé. Ainsi architecture, costume, art militaire, tout concorde à dater la Tapisserie, non du XIIe siècle, mais du XIe.
Photo Neurdein.
Tapisserie de Bayeux. — Le repas et le conseil avant la bataille.
Maintenant que nous en savons la date, qui la fit exécuter? L’examen des caractères nous a révélé une main-d’œuvre anglo-saxonne, on y voit [p. 146] figurer certains personnages que les sources narratives ne mentionnent point, tels que Wadard, que Vital; Guillaume interroge celui-ci avant la bataille pour lui demander s’il aperçoit l’armée anglaise. Ce sont là des personnages qu’un contemporain qui les avait connus pouvait seul avoir intérêt à désigner, à représenter, car ils ne sont pas célèbres. Ils ne sont pas inventés néanmoins. Wadard apparaît dans le Doomsday book comme un homme de l’évêque de Bayeux; Vital, dans le Livre Noir de l’église de Bayeux comme possédant à Caen des maisons du domaine épiscopal. Ce sont là des gens de l’évêque. Et Odon lui-même bénit le repas pris sur le sol anglais avant la bataille. C’est lui qui se tient à la droite de Guillaume pendant le conseil qui la précède, lui que l’on voit dans la mêlée avec le bâton de commandement à la main. Rien d’étonnant qu’il ait fait travailler des ouvriers anglo-saxons, puisque son frère le récompensa des grands services qu’il lui avait rendus pendant la conquête en lui donnant le comté de Kent où fleurissait l’art de la broderie.
C’est donc bien à tous égards la Tapisserie du Conquest d’Angleterre, comme disait l’inventaire de 1476. Son étude est inséparable de celle de l’histoire de Guillaume, inséparable aussi de Bayeux et de sa cathédrale. Elle s’impose à l’attention des touristes normands et anglais, réunis aujourd’hui par l’entente cordiale, qui peuvent se rappeler avec intérêt, qu’oubliée pendant des siècles, retrouvée au XVIIIe siècle à la suite de recherches demandées par l’intendant Foucault, menacée de disparaître sous la Révolution, elle joua un rôle politique en 1804, lorsque Napoléon la fit venir à Paris au moment où il préparait le débarquement en Angleterre, pour montrer au peuple la possibilité d’une telle conquête.
Elle n’a plus heureusement aujourd’hui qu’un intérêt historique et archéologique que nous nous sommes efforcé de préciser. La bibliothèque où elle est exposée renferme aussi de remarquables spécimens de la dentelle de Bayeux.
Dans l’ancien palais de l’évêque, en face le tribunal, se trouve le musée de peinture. Le nombre de ses toiles est restreint, même en y joignant la collection Gérard qui lui a été récemment léguée par le petit-neveu de l’illustre peintre du premier Empire. Encore y a-t-il, soit dans cette collection, soit dans l’ancien fonds du musée, quelques toiles remarquables. Citons un peu au hasard dans la collection Gérard, une marine, un retour de pêche à Concarneau du bon peintre normand Legoult-Gérard, un superbe Brascassat, un taureau dans l’herbage; du même peintre, un joli paysage. Le musée est surtout consacré aux œuvres [p. 147] locales, notamment à un peintre de l’Empire, Robert Lefèvre, qui eut l’honneur de peindre Napoléon en costume impérial. De M. Tesnière qui s’est si vivement inspiré des anciens aspects du vieux Caen, notons une vue du port prise il y a un demi-siècle.