Malgré le tremblement qui l'avait pris devant ce spectacle imprévu, il s'agenouilla presque à côté du corps et posa la main sur le cœur.
— Elle respire encore! Mais il n'y a probablement pas une minute à perdre, murmura-t-il. Et il ajouta plus haut : Nous ne pouvons la laisser là. Pierre, allez chercher Nanette, nous allons toujours porter cette malheureuse dans l'hôtel.
Pendant que le cocher ouvrait vivement la porte de la grille, le vieillard, bravement accroupi dans le bourbier, avait relevé et appuyé sur son genou la tête ballottante de la jeune fille. Il lui lava les joues avec son mouchoir et essaya de lui ouvrir délicatement les yeux avec le pouce ; mais les paupières retombèrent immédiatement.
— Et cette Nanette qui ne vient pas! Vous verrez qu'elle arrivera encore trop tard, grommela-t-il impatiemment : ce qui indiquait que ladite Nanette avait la réputation de ne pas se presser.
La vieille bonne sortit enfin toute tâtonnante et toute déficelée, car elle n'avait pris que le temps de passer un jupon. Le cocher, qui la précédait, l'invita à soulever par les jambes l'enfant, qu'il prit lui-même par les épaules, et le cortège funèbre entra silencieusement dans la maison.
— A la première heure, dit le vieillard, on ira chercher le commissaire de police. Portez cette pauvre créature dans la chambre d'Albert. Vous ferez un grand feu dans la cheminée, après quoi Pierre prendra la voiture et ira sans désemparer chez le médecin.
II
LA MAISON SANS PÈRE
Jusqu'à l'âge de douze ans et demi, la petite Emmeline Freizel avait été la plus choyée des enfants. Sa mère n'était pas méchante et son père était la tendresse même : car, par suite d'une erreur traditionnelle, entretenue par les poètes, il est convenu qu'à l'égard de sa progéniture le cœur d'une femme est un réservoir de dévouement et d'amour, tandis qu'en réalité, c'est presque toujours l'homme qui se sacrifie pour ses petits.
Il serait facile de l'établir en comparant la quantité de nouveau-nés dont les filles-mères se débarrassent sur l'Assistance publique, avec le nombre de ceux que les « fils-pères » y envoient quotidiennement. Les femmes, dont la franc-maçonnerie est autrement puissante et organisée que celle des hommes, prétendent, il est vrai, que celles d'entre elles qui confient ainsi à la Providence le fruit de leur inconduite y sont contraintes par la misère et l'abandon où les laissent leurs séducteurs. C'est encore là une légende. Beaucoup d'ouvriers élèvent leurs enfants à la sueur de leur front et beaucoup de demoiselles, qui trouvent dans la galanterie le moyen de se commander des robes chez Laferrière et de parier aux courses de fortes sommes, ne croient pas devoir grever leur budget — qui pourtant coûte si peu à équilibrer — des quarante francs par mois qu'exigerait une nourrice.
Plusieurs d'entre elles, il est vrai, consentent à garder leurs fruits ; mais, une grande partie du temps, c'est comme un aimant destiné à attacher et à retenir celui qui a la douce conviction de les avoir mis au monde. La France compte ainsi pas mal de jeunes gens de vingt-deux ans, qui ont reconnu sans sourciller, comme nés de leurs œuvres, des bambins qui en avaient déjà quatorze. Proposez donc à une femme d'accepter comme sien un enfant que vous aurez eu d'une autre : vous serez reçu comme dans un jeu de quilles.