Le papa Freizel, qui était charron avenue de Saint-Ouen, passait tous ses instants disponibles à pousser sa petite Emmeline dans un haquet ou dans une brouette, à moins qu'il ne lui fît apprendre ses lettres, car sa femme ne savait ni lire ni écrire, et cette ignorance rudimentaire le navrait. A huit ans, Emmeline était déjà toute fière de descendre à l'atelier pour lire le journal à son père pendant qu'il travaillait. Il lui avait construit de ses mains une table de bois blanc, sur laquelle elle s'essayait à tracer, en tirant la langue, des pleins et des déliés de grande dimension — tirer la langue, en écrivant, étant chez les tout jeunes élèves un signe infaillible d'application, d'assiduité et de bon vouloir.

A neuf ans, on l'envoya à l'école, où elle ne tarda pas à briller par une orthographe remarquable. Freizel avait toujours dans sa poche et montrait à tout le quartier les dictées de sa fille. Parfois, la règle des « quelque », la plus fastidieuse de la langue française, y souffrait d'un croc-en-jambe ; mais les voisins n'y voyaient que du feu et s'extasiaient de confiance.

Le charron, qui était libre-penseur, ne voulait pas entendre parler de première communion ; mais Mme Freizel répétait de très bonne foi qu'il fallait la faire faire à la petite, attendu que, quand on n'a pas fait sa première communion, le gouvernement vous défend de vous marier.

Freizel allait vraisemblablement céder, lorsqu'un jour de novembre, après avoir passé trois heures sous le feu de la forge à raccommoder un essieu brisé, il sortit tout fumant, le cou et les bras nus pour aller prendre un verre au « Pan Coupé », cabaret à cheval sur deux rues, exposé, conséquemment, à toutes les bises et dont précisément les deux portes, qui se faisaient vis-à-vis, étaient grandes ouvertes.

On but peu, mais on causa beaucoup, car des amis étaient venus le rejoindre. Labordère venait de briser son épée et Mac-Mahon de donner sa démission. Il n'en fallait pas tant pour provoquer des discussions interminables. Celle qui s'engagea au « Pan Coupé » se termina par un refroidissement qui saisit Freizel comme dans un étau et le jeta étouffant sur son lit en compagnie d'une fluxion de poitrine. Ce « chaud et froid », comme, à l'avenue de Saint-Ouen, on qualifia ce mal foudroyant, résista à tous les sudorifiques, à toutes les ventouses, ainsi qu'à tous les vésicatoires et aux papiers Fayard dont on l'emplâtra. Le dixième jour, après avoir répété pendant toute l'après-midi :

— Qu'est-ce qu'elle va devenir? Qu'est-ce qu'elle va devenir? il expirait vers quatre heures du soir, en embrassant son Emmeline.

Tout de suite, celle-ci eut la sensation qu'elle était perdue. Sa mère, que son incapacité intellectuelle mettait hors d'état de sauver une situation compromise, tomba dans l'hébétement. Emmeline, qui ne devait entrer en apprentissage qu'après sa première communion, n'avait pas de métier et n'en entrevoyait aucun dans l'avenir. La veuve ne pouvait continuer celui de son mari, le charronnage étant, de tous, le moins praticable pour une femme. Freizel, comptant sur l'éternité de ses biceps, n'avait naturellement rien mis de côté. Il se trouva que, l'actif et le passif de la maison se balançant à peu de chose près, on fut contraint de vendre le matériel de l'atelier pour payer le loyer et boucher quelques trous qui s'ouvrirent subitement sous les pieds de la mère et de la fille ; car, même lorsqu'on est sûr de ne rien devoir, on finit par s'apercevoir qu'on doit quelque chose.

La malheureuse Freizel essaya de se retourner ; pour peu qu'une personne restée sans ressources s'adresse à la commisération privée ou publique, le premier conseil qu'on lui donne est généralement celui-ci :

« Il faut tâcher de vous retourner. »

Ça n'a pas le moindre sens, mais les gens charitables ont ainsi un prétexte pour se laver les mains des misères d'autrui. Ils disent :