— J'avais fortement engagé cette malheureuse à se retourner. Elle ne l'a pas fait : tant pis pour elle!
La veuve Freizel, bien qu'elle n'eût que trente-trois ans, n'était bonne qu'à faire des ménages. Elle en trouva deux à quinze francs par mois l'un. Le bail de l'avenue de Saint-Ouen ayant été rompu par la mort du locataire, elle alla s'engloutir avec sa fille dans un petit cabinet de cent vingt francs par an, situé dans une maison à six étages, rue Lepic, à Montmartre, où il avait jusque-là servi de débarras et qui prenait jour sur un corridor donnant sur une cour. On faisait la cuisine sur le carré ; et comme Mme Freizel, qui partait le matin pour rentrer à midi et repartir à une heure, n'avait pas le temps de préparer le déjeuner, Emmeline, obligée de s'en occuper, ne retourna plus à l'école. D'ailleurs, Mme Freizel semblait éprouver une sorte d'orgueil maternel à savoir son enfant aussi ignorante qu'elle-même. Le père avait tenu à ce que la petite apprît à lire et à écrire. C'était une affaire faite maintenant. Que diable aurait-elle pu demander de plus?
Ce à quoi on réfléchit peu, c'est que la lumière est, pour les êtres animés, aussi indispensable que l'air respirable. Emmeline, vivant de rogatons, qu'elle accommodait à toutes sortes de sauces piquantes, moins pour en rehausser le goût que pour le dissimuler, grandissait et s'amincissait dans la demi-obscurité de la boîte de dominos où elle végétait, pareille à un cep de vigne poussé le long d'une porte dans l'humidité d'une rue de Paris. Les voisins qui traversaient cette pénombre pour monter aux étages supérieurs ne voyaient de l'orpheline que ses deux grands yeux, lesquels répandaient dans la chambrette le peu de clarté qui la désassombrissait.
Elle les usait à lire debout, dans le couloir, tous les morceaux de journaux qui lui tombaient sous la main, car elle passait à peu près toutes ses journées seule, attendant sa mère, soit pour le repas de midi, soit pour celui de six heures ; vivant, du matin au soir, autour de cette cage, sans travailler et sans penser beaucoup non plus, comme les gardiens de squares qui, pendant huit heures d'horloge, n'ont d'autre occupation que la promenade.
Un jour, Mme Freizel ne vint pas déjeuner. La petite crut qu'elle avait fait son premier ménage plus « à fond » qu'à l'ordinaire, et fit revenir jusqu'à une heure et demie, sans oser y toucher, le rata, dont les parfums graisseux emplissaient tout l'escalier. N'y pouvant plus tenir, elle se décida à attaquer ce fricot. Comme elle en achevait la moitié, sa mère parut ; mais elle n'avait pas faim. Elle avait plutôt soif. Elle lampa coup sur coup trois grands verres d'eau ; et sans se rendre compte des motifs de ce changement de physionomie, Emmeline lui trouva l'air tant soit peu égaré.
Pendant trois jours, la bonne femme reprit son train-train habituel ; puis, les irrégularités se reproduisirent. Un soir même, elle ne rentra pas du tout ; et l'enfant, affolée de peur, dut passer la nuit toute seule dans ce cabinet qui fermait à peine et où, d'ailleurs, avec un coup de poing dans un carreau, il eût été si aisé de pénétrer.
A onze heures du matin, personne encore. Enfin, vers midi, Emmeline, penchée sur la rampe de l'escalier, vit poindre sur les premières marches sa mère, portant sous le bras deux bouteilles de vin et suivie d'un grand diable en blouse bleue et en casquette noire. Lui, portait un jambonneau.
Sans autre présentation, on s'installa, dans le cabinet, à la table de sapin, qui en prenait la moitié. On invita gaiement la petite, et, peu de temps après, du jambonneau il ne restait plus que l'os, sur lequel l'invité se mit à sculpter des profils d'hommes et de femmes avec un canif qu'il tira de sa poche.
Emmeline, qui tout d'abord avait été effrayée par les moustaches rousses, les yeux gris cendre, les mains en épaules de mouton et les allures bestiales de ce convive inattendu, finit par se laisser gagner par ses plaisanteries aimables et ses talents de société. A treize ans, on considère facilement comme un homme supérieur celui qui réussit à tailler un rond de serviette dans un manche de gigot.
Le visiteur réitéra ses visites. Mme Freizel, qui au début l'avait appelé monsieur Marsouillac, n'avait pas tardé à l'appeler Marsouillac tout court, puis Léon.