Son état ne lui prenait évidemment qu'une faible partie de sa journée, car il arrivait quelquefois bien avant midi et restait à baguenauder jusqu'à près de trois heures. Mais, quel qu'il fût, le métier ne devait pas être mauvais, car on ne se refusait plus rien, et on sirotait parfois si abondamment après les repas que Léon finissait presque toujours par s'étendre sur le lit pour y cuver ses petits verres.

Ce lit unique, où couchaient la mère et la fille depuis la mort du charron, eut bientôt un adjoint : une petite couchette en fer qu'on acheta d'occasion et qu'on parvint à caser contre le panneau le plus obscur du cabinet. Emmeline fut enchantée d'avoir un lit à elle. C'était un commencement de trousseau. Seulement, comme elle s'y était mollement endormie la veille, bercée par des rêves de propriétaire, elle fut toute surprise de distinguer, en se réveillant le lendemain, Marsouillac trottinant par la chambre en manches de chemise, puis demandant tout haut à sa mère :

— Où as-tu mis le cirage?

Mme Freizel avait été et pouvait encore passer pour jolie, ne s'étant jamais, du vivant de son mari, qui trimait pour tout le monde, épuisée dans ces travaux qui brûlent le sang, parcheminent la peau et développent les jointures des doigts au point de les transformer en petits échaudés. Tant que Freizel avait vécu, elle ne s'était pas gênée pour lui, bien qu'il lui eût souvent reproché de s'habiller « comme un sac ». C'était d'elle que sa fille tenait ces yeux noirs qui n'en finissaient plus. Depuis l'intrusion de ce Marsouillac dans son existence, la veuve s'était passé le luxe d'un corset, et elle avait été étonnée de la réduction à laquelle une taille de femme peut parvenir au moyen du rapprochement énergique de deux solides baleines.

Quant aux deux ménages à quinze francs par mois, il ne paraissait plus en être question, ce qui ne diminuait en rien le nombre des jambonneaux. Un jour, Emmeline découvrit un pot de rouge dans le tiroir de la table. Sa mère, qui sortait autrefois tous les matins, ne sortait plus que le soir et revenait souvent si tard que, le lendemain, elle restait couchée jusqu'à midi, si bien qu'Emmeline lui servait, ces jours-là, le café dans le lit à elle et à Marsouillac. Les détails de l'organisation de cette vie nouvelle avaient demandé du temps, et la première communion de la petite en avait été retardée de toute une année. Cependant Mme Freizel y tenait si obstinément qu'il eût été malséant d'ajourner encore la cérémonie à laquelle elle assista au bras de Marsouillac, qui se moucha à plusieurs reprises pour cacher son attendrissement.

A partir de ce jour béni, le même Marsouillac commença à accorder infiniment plus d'attention à la « mioche », devant laquelle il s'était jusque-là tout permis. Il la servait la première, lui versait des liqueurs à tout propos, et, quand il la trouvait seule, l'embrassait volontiers sur la nuque. Une fois, il lui enveloppa le buste de son bras musculeux et la serra contre lui à la faire crier. Elle eut l'idée de s'en plaindre à sa mère ; mais celle-ci qui, depuis quelques mois, rentrait ivre à peu près tous les soirs, n'aurait attaché aucune importance à ces familiarités.

Emmeline, à qui la connaissance et l'âge étaient venus, finit par déclarer que le cabinet était décidément trop petit pour trois personnes. Elle se mit à la recherche d'un magasin quelconque où on la prendrait « au pair », c'est-à-dire où elle travaillerait énormément pour manger très peu, car c'est là ce que presque tous les patrons nomment le « pair », bien qu'entre les deux termes il n'y ait aucune parité.

Après avoir usé ses semelles à interroger les carrés de papier écrits à la main et subrepticement collés sur les murs ou les monuments publics par les gens en quête de places à occuper ou à offrir, elle se vit agréée, au no 28 de la rue Notre-Dame-de-Lorette, par une petite marchande de modes, qui la prit comme trottin, pour reporter les chapeaux et, au besoin, pour servir à les essayer, sans autres émoluments que deux repas par jour et un matelas dressé sur une sangle, dans une soupente dont le plancher poussait de petits cris à chaque pas qu'on y risquait.

Ce n'était pas brillant, mais elle y serait seule ; son démêloir, sa cuvette lui appartiendraient, et Marsouillac n'y tremperait pas ses moustaches rousses. Le premier des deux repas consistait en une tasse de bouillon le matin, et le second en un plat de viande, marié à une écuelle de légumes qu'elle dégusterait dans l'arrière-boutique, le soir, à sept heures.

Mme Gandoin, la modiste, convenait, avec une certaine loyauté, de ce que ce sous-ordinaire avait de débilitant pour un estomac de quatorze ans passés ; mais ce serait à l'apprentie de se faire assez bien venir des pratiques pour leur soutirer de temps à autre des gratifications qui lui permettraient de corser sa pitance quotidienne.