Comme dans les grands cafés où les maîtres touchent en moyenne soixante-quinze pour cent sur les pourboires des garçons, l'idéal des dames de magasin serait de faire nourrir leurs demoiselles par leurs clientes.
Marsouillac eut un mouvement d'ennui en apprenant de la bouche d'Emmeline sa résolution de se suffire à elle-même. Mme Freizel fut enchantée. Seulement, une question d'amour-propre surgit au moment du départ. Emmeline était toujours mise comme une petite fille des rues. Ses bas de coton blanc retombaient d'ordinaire sur ses jambes tout d'une venue. Elle portait six mois la même robe par-dessus une chemise à peine trop fine pour de la toile à voile. Pas l'ombre de cette coquetterie qui rattache la fillette à la jeune fille et la jeune fille à la femme. Aucun soin de ses ongles non plus que de ses dents, dont la blancheur persistait pourtant à travers les morceaux de réglisse et autres saletés dont on s'exerçait à l'obscurcir.
Il fallut bien remplacer ces loques dont la sordidité eût amené un désabonnement général de la part de la clientèle de Mme Gandoin. Ce fut Marsouillac qui se chargea de la métamorphose. Il y mit une munificence quasi royale et une bonne grâce exquise. Quand elle quitta toute flambant neuf le cabinet de la rue Lepic, il lui dit en l'embrassant :
— J'espère que tu te souviendras que c'est moi qui t'ai faite belle comme ça.
III
L'AMANT DE LA MÈRE
Le débit du magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette était aussi restreint que le local en était exigu. Cinq ou six chapeaux fichés sur des champignons, où ils étaient devenus des nids à poussière, occupaient toute la devanture. Mais, faute d'être suffisamment renouvelés, ces spécimens se démodaient, et, placés là pour attirer les chalands, ils n'arrivaient guère qu'à les éloigner. La spécialité de Mme Gandoin était les toques en plumes de lophophore, qui brillaient comme des casques sur les têtes des femmes de chambre et des cocottes de petite marque, qui alimentaient le commerce de la marchande de modes.
Bien qu'elle eût toutes les défiances et qu'elle prît toutes ses précautions, elle n'osait, en livrant la marchandise à certaines acheteuses, se faire toujours payer sans le moindre délai, et elle apprenait souvent avec désespoir que sa pratique avait changé de quartier sans laisser sa nouvelle adresse. La colonne des non-valeurs s'allongeait tous les jours davantage sous ses yeux désolés ; car, si de nouvelles créances s'y alignaient continuellement, les anciennes ne rentraient jamais.
Deux ouvrières seulement jouaient de l'aiguille dans la boutique, Mme Gandoin, une blonde grassouillette, à cheveux teints en fauve, s'étant attribué pour unique mission de recevoir le public, qu'elle appelait « son » public et qu'elle avait la prétention de retourner comme un gant. Emmeline, tout en portant le titre d'apprentie, n'avait, en réalité, d'autre rôle que celui de courrier du magasin. Elle aidait le matin la bonne à le balayer. Elle faisait ensuite les commissions particulières de la patronne : tantôt chez le boucher, tantôt chez la fruitière.
Il est, en effet, d'usage que des filles et garçons, ceux qu'on engage sous la qualification d'apprentis, on en fasse soit des domestiques, soit des commissionnaires, sans songer le moins du monde à leur enseigner la profession pour l'exercice de laquelle ils ont été mis en apprentissage. Aussi les parents sont-ils généralement fort surpris qu'au bout de deux ans leurs enfants n'en sachent pas plus qu'au premier jour, et que quand on les a placés chez un quincaillier ou un graveur sur métaux, ils soient, après ce stage, tout au plus bons à frotter le parquet.
Tous les quinze jours, Emmeline allait dire bonjour à sa mère qu'elle retrouvait chaque fois plus anéantie, plus abrutie et plus avachie. Marsouillac avait commencé à la tromper, puis à la battre et elle lampait des carafons de rhum pour refouler ses amertumes. Un jour qu'elle s'était endormie, le tête sur son bras et son bras sur la table, Marsouillac avait essayé de lutiner si grossièrement Emmeline que celle-ci se décida à secouer définitivement ses bottines sur le seuil maternel.