Elle passait ses dimanches de sortie à lire dans le magasin ou à aider la bonne à faire la cuisine.

Dix-huit mois se passèrent ainsi. Elle s'était développée surtout en hauteur ; car si sa taille était déjà celle d'une femme, son corsage était encore celui d'une fillette. Sa patronne perdait des heures à lui tordre les cheveux derrière la tête, selon la forme des chapeaux qu'elle lui essayait devant les clientes, lesquelles s'imaginaient naïvement qu'ayant un de ces chapeaux-là sur la tête, elles auraient instantanément autant de cheveux qu'Emmeline.

Un jour, le propriétaire de l'immeuble vint prévenir Mme Gandoin qu'il aurait peut-être besoin sous peu de son magasin, ainsi que de celui d'à côté, qui servait à une papeterie. Un de ces industriels qui installent un peu partout des brasseries, sur les carreaux desquels on lit : Salvator est arrivé! lui avait proposé la location de tout le rez-de-chaussée. La marchande de modes avait encore quatre ans de bail et son droit était de se refuser à déménager ; mais le sacrifice qu'on lui demandait devant être compensé par une indemnité d'une certaine envergure, c'était à elle de réfléchir.

Les modes allaient cahin-caha. Mme Gandoin avait toujours caressé un rêve : se retirer dans son département — celui de Loir-et-Cher — où une dot de quatre ou cinq mille francs lui permettrait soit de dénicher un second mari — car elle était veuve — soit d'entreprendre un commerce moins truculent, mais aussi moins aléatoire : l'épicerie, par exemple. Elle accepta, se mit en campagne pour tâcher de faire acquitter par les retardataires les notes restées en souffrance, et avertit son personnel que, la liquidation terminée, il eût à se pourvoir ailleurs.

Huit jours après cette communication officielle, les ouvriers arrivaient avec leur pioche et, sur un parcours de huit mètres, s'étendait une large bande de toile blanche portant en lettres noires cet avis au public : Prochainement ouverture de la grande Brasserie du Désir. — Bock à trente centimes.

Emmeline fut congédiée avant d'avoir acquis les capacités nécessaires pour rendre des services dans le métier auquel elle avait été si imparfaitement initiée. Il lui fallait revenir, au moins momentanément, habiter avec sa mère. Rentrer dans cette promiscuité constitua pour elle une épreuve atroce. Elle n'avait pas eu le temps de se débrouiller, mais elle se jura de déguerpir de ce milieu, dès qu'elle serait arrivée à se caser, fût-ce chez une charbonnière ou une marchande de pommes de terre frites.

Elle reprit, comme un récidiviste qui retourne à sa prison, le chemin de cette rue Lepic, qu'elle avait si allègrement quittée. Il était neuf heures du soir quand elle revit le cabinet sale où elle était restée si longtemps privée d'air et de jour. Le taudis s'était orné d'un porte-allumettes en porcelaine, d'une petite glace encadrée dans du cuivre estampé et de trois ou quatre figurines, le tout évidemment gagné à la foire. Ni Mme Freizel ni Marsouillac n'étaient là, bien que tous deux fussent au courant de son retour. On était en septembre ; il ne faisait pas froid, mais elle frissonna malgré tout, d'abord en se voyant seule, puis en songeant à la compagnie qu'elle attendait.

Les heures coulèrent. La nuit se fit tout à coup dans l'escalier. La concierge venait d'éteindre le gaz. Il était minuit, et personne ne paraissait. Elle dressa elle-même son lit de fer, dont l'armature, repliée sur ses charnières, avait été remisée dans le coin le plus noir. Elle poussa le verrou, tout en laissant à la serrure la clef qu'elle avait prise dans la loge, et elle se coucha pour se réchauffer, bien qu'elle n'eût pas la moindre envie de dormir.

Vers une heure du matin, le bois du palier gémit sous un pas sourd, pareil à celui d'une personne chaussée de pantoufles ; puis, la clef tourna, sans ouvrir la porte retenue par le verrou.

— C'est maman! pensa Emmeline en se jetant en bas du lit. Quel bonheur si elle s'était débarrassée de cet individu!