Quand elle lut de ses yeux ses nom et prénoms dans un journal, elle dut faire des efforts surhumains pour ne pas s'évanouir. Il lui semblait que tout le reste de la rédaction s'était subitement effacé devant cette mention effrayante et que les yeux des lecteurs n'étaient fixés que là-dessus.

Comme lorsqu'elle se supposait, dans les premiers jours de son séjour à l'hôtel de la rue de Berlin, recherchée par des escouades d'agents, chaque fois qu'on sonnait — et on sonnait beaucoup depuis les apprêts du mariage — elle était convaincue que c'était pour sa mère — probablement flanquée de Marsouillac — que la porte allait s'ouvrir.

Pour sa mère, ou pour la Coffard, ou pour tous les limiers qu'elle avait dépistés, et qui se présenteraient réclamant leur proie.

Elle eut la pensée d'envoyer à la pseudo-défunte deux, trois, quatre mille francs, avec ces simples mots :

— Ne dis rien!

Mais l'expression de cette inquiétude était un appel au chantage ; et, si ce n'était pas Mme Freizel, ce serait l'autre qui jouerait de ce secret toujours menaçant.

Un jour, on lui annonça un monsieur brun, ganté et très bien mis, qui lui demandait un entretien particulier :

— Toute défense est inutile, se dit-elle. Aux premiers mots de cet homme, qui est sans doute un magistrat, je monte sur le toit de la maison et je me jette sur le pavé.

Elle donna l'ordre de faire entrer l'inconnu. C'était un commis du Bon Marché, qui venait lui offrir, dans des prix extrêmement raisonnables, une magnifique toilette de mariée, qui lui serait livrée moins d'une semaine après la commande.

Chaque jour écoulé sans encombre lui remettait au cœur une espérance que la moindre réflexion faisait envoler. Enfin, d'agitations en crise de nerfs, elle atteignit la fin du douzième jour, terme assigné aux publications par la complaisance de la municipalité. La cérémonie fut fixée au surlendemain. Elle ne laissa pas un instant de repos à Albert qu'il ne lui eût promis de faire une noce dénuée de toute espèce d'éclat. On se baserait, pour ce mariage incognito, sur la maladie de M. Dalombre. Quatre témoins, et c'était tout. Le jeune homme serait assisté de deux de ses amis de l'École de droit. Le président et le vice-président d'une Société maritime nantaise, ayant une succursale à Paris et amis de l'ancien armateur, serviraient à la fois de pères et de répondants à la jeune fille ; on déjeunerait en revenant et tout serait dit.