Un nouvel embargo attendait Emmeline. Elle n'avait jamais été instruite du but exact de la publication des bans et en quoi elle consistait au juste. Elle se renseigna à cet égard auprès d'Albert.

— C'est bien simple, lui expliqua celui-ci ; on fait afficher derrière le grillage de la mairie et annoncer dans les journaux qu'il y a promesse de mariage entre M. Albert Dalombre et Mlle Emmeline Freizel, afin que ceux qui auraient un motif plausible de s'opposer à notre union aient la faculté de le faire. Par exemple, supposons que je sois déjà marié et que je vous aie trompée en affirmant que j'étais garçon : la loi veut que la première femme que j'aurais épousée soit avertie de mon intention de convoler de nouveau. On a pris cette précaution afin d'empêcher les fraudes.

— Alors, demanda-t-elle un peu troublée, tout le monde saura que nous devons nous marier tel jour, à telle heure?

— Tout le monde sera au moins censé le savoir.

— Et ces publications durent?

— Quinze jours, légalement, à moins qu'on ne s'arrange pour obtenir la suppression du dernier ban. C'est ce que nous tâcherons de faire.

Ce qu'Albert prenait pour une légitime et flatteuse impatience n'était, chez Emmeline, que de la terreur. Tous les jours, pendant deux semaines, son nom, accolé à celui de son futur mari, sous les yeux des passants et, comme complément de publicité, inscrit dans les journaux à une colonne spéciale où, sinon sa mère qui ne savait pas lire, Marsouillac ne manquerait pas de le découvrir, et après lui Mlle Coffard, et après elle l'horrible Heurteloup du bureau des inscriptions à la préfecture : c'était presque inévitablement plonger dans les gueules de plusieurs loups et n'échapper à l'un que pour être saisie par l'autre.

Retarder le mariage équivalait à reculer pour mieux sauter. Maintenant qu'elle avait remis à son fiancé le faux acte de décès, fruit de l'ingénieux travail de Gustave, elle aurait tout donné pour le reprendre. En effet, il ne s'agissait plus seulement pour elle de sa position manquée. Si Mme Freizel, avertie par la rumeur publique, ou simplement par les racontars de son voisinage, de la brillante destinée de sa fille, venait tout à coup briguer l'honneur de la conduire devant M. le maire, la présence de cette ressuscitée entraînait fatalement l'intervention de la justice, placée entre une femme vivante et un acte officiel qui la déclarait morte.

La noce se terminerait ainsi par une arrestation, suivie d'une comparution en cour d'assises et d'une condamnation calquée sur celle dont Gustave avait gardé un si cuisant souvenir. Elle aurait beau exposer devant les jurés sensibles, mais justes, les misères de sa vie ; l'horrible attentat qui l'avait contrainte à dire un éternel adieu au domicile maternel ; la capture dont elle avait été victime dans la maison meublée où elle croyait avoir trouvé un refuge ; l'inexorable nécessité qui l'avait poussée par les épaules chez la Coffard ; le mouvement de dégoût qui l'avait entraînée à une évasion, qui avait bien tourné, mais qui aurait pu si mal finir ; enfin, le concours de circonstances qui lui avait rendu ce faux presque obligatoire ; ce système de défense serait accepté comme un ramassis d'imaginations dont l'invraisemblance ne méritait même pas d'être réfutée.

Elle avait indignement trompé deux honnêtes gens par ses mensonges d'abord, et enfin par une falsification prévue et punie par le Code : il n'y avait pas à le nier. Et dans quel but avait-elle accumulé des inventions aussi diaboliques? Justement pour prendre dans la société, que l'aveu de son passé lui eût impitoyablement fermée, la place qu'une femme pure et recommandable y aurait occupée.