Les complicités coupables ne peuvent guère vivre que de confiance mutuelle, laquelle est, presque toujours, peu justifiée. Quelle garantie avait Emmeline de l'exécution du contrat passé entre elle et ce Gustave, qui avait, en réalité, tout intérêt à empocher les deux cents premiers francs et à abandonner les trois cents autres pour lesquels il avait tant de risques à courir?
D'autant qu'il n'était pas plus sûr d'elle qu'elle n'était sûre de lui. Il était obligé de s'en remettre absolument, pour l'envoi du reste de la somme, à une femme qu'il ne connaissait pas et qui, à en juger par la proposition qu'elle lui avait faite et qu'il avait, du reste, acceptée, ne devait pas être particulièrement scrupuleuse.
Quand elle aurait l'acte entre les mains, l'honnêteté seule pouvait l'empêcher de garder les trois cents francs. Elle supposait que ces réflexions allaient envahir le cerveau du vieux monogrammiste et qu'elle en serait pour son argent. Elle attendit jusqu'à l'après-midi du lendemain avant de demander la voiture pour se rendre au bureau de la rue Milton. Si elle n'y trouvait rien au nom de Mlle Léontine B. X…, elle y retournerait le jour suivant ; mais la bizarrerie de ces atermoiements finirait par faire perdre patience à Albert et, une fois ses soupçons éveillés, tout le chapelet des révélations s'égrénerait de lui-même.
Gustave, avec son œil expérimenté, avait sans doute deviné, dans son inconnue, une femme sincère et incapable d'abuser un artiste dans le besoin ; car lorsqu'elle se présenta au guichet de la poste restante, l'employé lui remit une enveloppe qui l'attendait à son rang de réception. Sa joie fut vive, mais pas complète : le faussaire lui renvoyait peut-être l'acte de naissance de sa mère, en s'excusant de n'y pas joindre l'acte de décès. Ce fut seulement dans la voiture, où elle remonta d'un bond, qu'elle eut, en déchirant l'enveloppe, la preuve du respect que l'ex-chevalier de la Coffard professait pour la foi jurée.
Le document demandé y était plié en quatre. Elle l'ouvrit. Il était revêtu d'un timbre de la mairie du neuvième arrondissement. C'était un acte déjà un peu ancien dont, au moyen d'une composition chimique, on avait fait disparaître les noms pour les remplacer par d'autres, et sur lequel Gustave avait passé un ton uniforme.
Emmeline apprit dans cette précieuse pièce que Madeleine Jougla, épouse de Jean-Louis Freizel, était décédée dans son domicile, 3, rue de la Tour-d'Auvergne. Afin de ne pas être prise au dépourvu, elle s'y fit conduire et la longea après avoir stationné devant le numéro 3 assez longtemps pour être en mesure de décrire au besoin la façade de la maison qui le portait.
Elle rentra alors rue de Berlin ; il était environ quatre heures.
— Que j'étais bête! dit-elle en montrant l'acte tout ouvert à M. Dalombre, à ce moment étendu dans la chaise-longue où on l'avait transporté pendant qu'Annette retapait son lit ; je me suis rappelé tout à coup que nous avions demeuré rue de la Tour-d'Auvergne. C'est là que ma mère est morte. Je me souviens maintenant de la maison, comme si c'était hier : un vieux bâtiment tout noir et penchant de côté, car vous ne savez peut-être pas comme cette rue-là fait le dos d'âne.
Pendant tout le dîner, elle ne tarit pas en détails sur l'immeuble où sa mère avait rendu le dernier soupir. Comment avait-elle pu en oublier l'adresse? Dès qu'elle lui était revenue, elle avait couru à la mairie du neuvième arrondissement, où on lui en avait tout de suite délivré une copie. Les employés étaient vraiment tout à fait aimables dans cette mairie-là.
— Maintenant, fit Albert, les papiers sont au complet. Nous n'avons plus qu'à marcher.