Elle se fit forcer la main pour y prendre deux billets de mille francs, qu'elle serra avec un soin méticuleux, et il fut convenu que, le jour même, elle irait au Louvre s'approvisionner de ce que les femmes appellent des riens, de peur qu'on ne s'aperçoive que ces riens sont tout.

Distraire deux cents francs de cette somme qui lui appartenait, et qu'elle avait le droit de renouveler à son gré, était plus que facile. Vers deux heures, elle commanda le coupé et, sous la protection de Pierre qui la conduisait, elle partit, flanquée de la Bretonne, pour visiter les magasins.

Après deux ou trois emplettes sur le choix desquelles elle se montra des plus accommodantes, elle cingla vers la mairie du dix-huitième arrondissement, sur le territoire duquel était née Madeleine Jougla, sa mère, et demanda une copie de l'acte de naissance, qu'elle supplia le commis préposé aux déclarations et à la vérification des sexes de lui délivrer séance tenante. Elle s'assiérait dans le bureau et attendrait. C'était urgent. Il s'agissait d'un mariage.

Le commis, très galant, réveilla spécialement pour cette besogne un jeune expéditionnaire, assoupi dans des rêves d'avenir ; et, au bout d'un quart d'heure, Emmeline eut son acte signé, estampillé et bon pour le service.

Sans désemparer, elle remonta dans la voiture qu'elle fit arrêter chez un papetier, où elle demanda un paquet d'enveloppes dans une desquelles elle fourra pêle-mêle l'acte de naissance et les deux billets de cent francs promis comme entrée de jeu. Elle allait la refermer, quand elle réfléchit qu'elle n'avait pas encore livré à Gustave ce nom de Freizel qui, ébruité, pouvait la faire reconnaître et remettre la police sur sa trace, depuis longtemps perdue.

Cependant, pour dresser l'acte, il était indispensable qu'elle donnât à l'artiste falsificateur le nom de fille de sa mère, et en même temps le nom de femme sous lequel elle était soi-disant décédée. Comme elle était résolue à ne pas rentrer à l'hôtel sans avoir liquidé cette terrible affaire, elle demanda à la papetière l'autorisation d'écrire chez elle deux mots, en la priant aussi de lui vendre un cachet pour charger le pli.

Elle acheta également le bâton de cire nécessaire à l'opération, choisit dans la vitrine un sceau gravé d'un L et écrivit simplement cette mention : « Jean-Louis Freizel, époux légitime de Madeleine Jougla », puis cet avis discret : Répondre à Mlle Léontine B. X. Poste restante, rue Milton.

Quand le tout fut dûment à l'abri sous la garantie de cinq cachets rouges, elle se fit conduire au plus prochain bureau de poste et, après une attente assez longue pour le chargement, elle arriva enfin à jeter dans la boîte la majestueuse enveloppe, sur le glacé de laquelle resplendissait cette suscription :

Monsieur Gustave, artiste peintre,
37, rue Viollet-le-Duc.

Paris.