L'imminence du danger, l'instinct de la conservation personnelle avaient en partie caché à Emmeline l'odieux de la comédie qu'elle avait jouée pendant un an, comédie compliquée de drame ; car l'imposture était allée jusqu'au faux en écriture publique. Il fallait vaincre à tout prix et, conséquemment, sans discussion sur le choix des moyens. Depuis que la sécurité lui était revenue, elle commençait à raisonner ses méfaits. C'était précisément devant ceux qu'elle aimait qu'elle s'était mise à mentir. Et le jour n'arriverait jamais où elle aurait la faculté de dire à son mari :

« Maintenant je vais tout vous conter. »

Elle était condamnée à perpétuité à la falsification et à l'hypocrisie. Quelque dévouement qu'elle fût prête à offrir à son Albert, il serait éternellement sa dupe, et tout l'amour qu'elle lui témoignerait n'arriverait pas à modifier leurs situations respectives.

C'est pourquoi sa tendresse pour lui se fortifia d'une sorte de pitié. Elle l'aimait tous les jours davantage et elle le plaignait davantage, tous les jours, de la confiance à la fois aveugle et absolue qu'il avait placée en elle. La nuit de noces s'était soldée pour elle par une série de remords, et sa rougeur du lendemain reflétait surtout la honte d'avoir trompé sans vergogne et dès la première heure celui à qui elle venait de promettre obéissance et sincérité.

Elle se répétait, en le regardant la combler de soins et de douceurs :

« Pauvre Albert! il ne sait même pas à quel point il est bon. »

Bien qu'il crût la connaître depuis le temps qu'il l'étudiait, il était surpris de la constater aussi peu mondaine, car elle craignait perpétuellement une rencontre et elle refusait presque toujours d'aller au spectacle, sauf dans des baignoires particulièrement ombreuses.

Une après-midi, la roue de sa voiture avait frôlé sa mère, qui titubait sur la chaussée du boulevard de Clichy. La rue de Berlin ne lui semblait pas non plus suffisamment éloignée d'un autre boulevard : celui de la Chapelle, dont les souvenirs emplissaient son cerveau et où un hasard pouvait la remettre nez à nez avec Gustave, que l'appât de cinq cents nouveaux francs aurait certainement excité à des recherches pleines de périls.

Il est vrai qu'il ne l'avait que très imparfaitement dévisagée, dans la nuit d'une voiture de place ; mais, bien que vraisemblablement très modifié depuis qu'elle n'en faisait plus partie, il restait sans doute encore assez de l'ancien personnel de la Coffard pour provoquer des reconnaissances écrasantes.

Aussi ne sortait-elle jamais à pied et tenait-elle systématiquement sa tête enfoncée dans les capitons du coupé. En outre, elle avait feint de contracter l'habitude du voile qui, prétendait-elle, empêchait sa peau de se gercer.