La question de l'ameublement serait tout de suite tranchée, le département de l'Ain, assurait le notaire, abondant en vieux bahuts Louis XIII à colonnes torses, en crédences, en tables à pieds tournés et en quantités d'antiquailles que leurs possesseurs céderaient pour un morceau de pain. Emmeline jura qu'elle adorait cette chasse aux vieux bibelots. Elle prétendit même s'y connaître et se fit une fête de procéder elle-même à l'installation de toutes les curiosités qui allaient lui tomber sous la main.

D'ailleurs, l'hôtel de la rue de Berlin contenait déjà en linge, literie et ustensiles de tout ordre, un matériel plus que suffisant pour une installation provisoire.

— Et, une fois que l'hôtel sera vide, qu'en feras-tu? fit observer Albert.

— Nous le vendrons, répliqua-t-elle. Depuis que ton oncle y est mort, je m'y sens toute triste. Nous louerons un appartement à Paris, dans un autre quartier. Un pied-à-terre nous suffira ; car, lorsque nous serons établis ici, je suis sûre que nous y passerons les trois quarts de l'année.

Elle exposait ses combinaisons avec une telle volubilité qu'Albert se laissa emporter dans le tourbillon. En outre, elle se montrait si pressée de jouir de son domaine que le voyage en fut interrompu. On retourna à Paris ; et comme Mme Humbertot avait manifesté dans presque toutes ses visites à M. Dalombre ses regrets d'avoir consenti à céder la maison où son mari l'avait rendue « si heureuse », Emmeline lui en proposa le rachat : ce à quoi elle se décida assez promptement, après avoir spécifié que, l'ayant vendue cent quatre-vingt mille francs à l'ancien armateur, elle la reprendrait pour cent vingt-cinq mille ; les bâtisses étant menacées du krach qui avait récemment si fort éprouvé les valeurs de la Bourse.

La jeune Mme Dalombre n'avait pas laissé à son mari le temps de respirer. Il se trouva, un beau matin, aux portes de la Suisse, comme si Aladin lui-même s'était chargé du transport. Il ne s'en plaignit pas, l'activité déployée par sa femme lui paraissant, en somme, le meilleur stimulant contre la langueur à laquelle elle cédait d'ordinaire si facilement.

Nantua est une ville agreste, plantée sur toute une chaîne de montagnes tellement boisées que la taille des planches de sapin est devenue la principale industrie du canton. Toute l'atmosphère est saturée de parfums de goudron et les trois mille habitants qui peuplent ce chef-lieu d'arrondissement ont l'air de camper dans quelque pli de la Forêt-Noire.

A une demi-lieue de la ville se développe sur deux kilomètres de long et quatre ou cinq cents mètres de large un lac cristallin, où l'on aperçoit les truites aller et venir à une profondeur que la limpidité de l'eau empêche de déterminer, si bien qu'on peut choisir celles qu'on veut y pêcher.

Un lac avec des truites, les arbres du bois comme rideau de fond ; ceux du verger comme premier plan, le calme, la sérénité de la vie, et cette sorte de résurrection due à une absolue sécurité, tout ce que les déshérités voient au loin à travers leur détresse et qu'elle avait elle-même évoqué si souvent dans son bouge, à la description de quelque paysage de roman, elle le possédait et non pas temporairement comme ces malheureuses qui passent quelques heures dans la chambre à coucher d'un étranger pour retomber ensuite dans la rue, mais pour toujours, puisqu'elle était femme et mère également légitime.

Elle n'avait que la crainte de voir Albert se fatiguer bientôt de cet isolement, n'ayant pas les mêmes raisons qu'elle pour le rechercher. Bourg, le chef-lieu du département, était à près de huit lieues de Nantua, où la société des raboteurs de planches ne le retiendrait pas longtemps. Le seul moyen de l'attacher au pays, c'était de tâcher qu'il s'y créât des intérêts. Mais lesquels? Albertine, grâce au lait de sa puissante nourrice, s'arrondissait tous les jours, et il eût été par trop déloyal de continuer à prétendre que sa santé était menacée.