— Quel remords! hein! quel remords! répétait-elle à Albert, comme s'il n'y avait plus qu'à choisir pour leur fille entre la mort et l'acquisition de ce château.

Son mari ne s'était pas résigné au voyage de Suisse pour la contrarier. On se rendit chez Me Plantaz, qui fit passer les plans sous leurs yeux avec l'empressement d'un homme qui a depuis longtemps un château sur les bras ; mais il fallait nécessairement le visiter autrement que sur des lavis d'architecte. C'était un grand bâtiment Louis XVI…

— Tiens! comme ta chambre où l'on m'a mise après mon accident! fit observer Emmeline.

Avec de vastes écuries et un magnifique jardin qui précédait les bois. Le tout adossé à des montagnes qui vous abritaient merveilleusement du vent d'est.

L'énumération des vertus spéciales à cette propriété — qui attendait son acheteur depuis neuf ans — enchanta la jeune femme. Du moment où on y était abrité du vent d'est, il n'y avait pas à hésiter. Elle manifesta si hautement son intention de trouver tout à son goût qu'avant même d'y avoir mené ses clients inespérés, le notaire avait déjà haussé ses prix.

Emmeline perdant toute patience, il fit attacher son cheval à la voiture, une de ces étranges guimbardes qu'on ne voit qu'à Genève, et qui ne contiennent qu'une ouverture pratiquée de côté, dans le cuir de la capote, laquelle enveloppe toute l'armature du véhicule, sans doute pour abriter aussi les voyageurs du vent d'est.

Quelques heures après, on entrait dans le château, qui verdissait poétiquement dans de vieux arbres dont la fraîcheur enchanta Mme Dalombre.

— Jamais nous ne trouverons mieux que ça, dit-elle tout bas à son mari pour l'engager à profiter de l'occasion. Le fait est que la première mise de fonds n'était pas ruineuse, le propriétaire — pour cause d'un départ qu'il retardait depuis neuf ans, et étant donnée la baisse considérable que les terres avaient subie depuis qu'on avait à peu près complètement renoncé à les cultiver — se décidant à laisser le bâtiment d'habitation et les soixante hectares de terrain pour la somme ridicule de cinquante mille francs.

— Oh! c'est réellement pour rien! eut l'imprudence de s'exclamer Emmeline. Et, sans attendre la décision de son mari, elle se mit à faire la distribution des chambres. La nourrice coucherait là avec Albertine. Annette aurait une pièce superbe pour elle toute seule.

Pierre habiterait dans les communs tout un logement d'où il surveillerait les chevaux.