Malheureusement, il était trop riche pour travailler, s'il ne l'était pas assez pour risquer des sommes dans ces entreprises grandioses, mais dangereuses, qui offrent des chances de faillite au moins autant que de succès.

Elle aurait été heureuse de développer chez lui une ambition politique ou autre qui nécessitât soit un séjour, soit au moins des tournées en province. En tout cas, elle aspirait à prendre le train pour une destination quelconque. Elle avait droit à un voyage de noce que l'état maladif du vieux Dalombre avait ajourné, puisqu'il eût été impossible de le laisser seul. On emmènerait Pierre, la nourrice et la petite, qui ne pouvait que se trouver bien de cette locomotion.

Enfant de la capitale, d'où elle n'était jamais sortie, Emmeline fut ainsi obstinément prise de l'envie de s'éloigner de cette souricière. L'été était venu, amenant un mois de juin superbe. Un soir, on s'engouffra presque à l'improviste dans un sleeping-car en partance pour Genève. Quand une femme n'a pas encore voyagé, ce qu'elle demande à voir tout d'abord, c'est la Suisse.

Les premiers sifflements du train l'inondèrent d'une joie sans mélange. Enfin, elle allait donc pouvoir marcher à pied et à visage découvert. Pour elle, qui avait à peine franchi la ligne des fortifications, Genève était une ville lointaine où le plus grand des hasards pouvait seul faire rencontrer deux Parisiennes.

Le lac Léman l'enthousiasma. Dès sept heures du matin elle était debout, ne demandant que fatigues et escapades. Elle qui, rue de Berlin, mettait si rarement le nez dehors et ne sortait qu'en voiture, se révéla, aux yeux surpris d'Albert, comme une marcheuse intrépide. Naguère si discrète et si enfermée, elle devint causeuse et expansive. Le vent des Alpes semblait avoir balayé sa mélancolie native. Elle adorait dîner en plein air sur la terrasse de quelque restaurant dominant le Rhône. Elle se montrait, s'exhibait presque, comme toute fière de porter ce défi aux passants :

— Regardez-moi tant qu'il vous plaira : vous ne verrez en moi que Mme Dalombre.

Elle aurait tout donné, y compris la maison que lui avait laissée le défunt, pour se fixer sur ces coteaux où aucune inquiétude ne serait venue la troubler. La perspective d'une rentrée dans Paris, avec les chances d'y rencontrer Gustave ou des gens de son monde, lui saignait le cœur. Cependant, Albert n'avait aucun motif plausible pour se faire naturaliser citoyen des vingt-deux cantons, et le lui proposer eût été provoquer chez lui une surprise à lui casser bras et jambes.

Un jour, en parcourant les annonces du Journal de Genève, elle lut celle-ci :

Pour cause de départ, à vendre, dans des conditions exceptionnelles, un beau château, aux portes de Nantua (département de l'Ain), avec soixante hectares de bois ; à proximité du territoire suisse. Pour tous renseignements, s'adresser à Me Plantaz, notaire à Genève, rue du Rhône, 27.

Quoique le mot « conditions exceptionnelles » n'indiquât pas si le prix de ce domaine était exceptionnellement bas ou exceptionnellement élevé, elle se sentit comme hypnotisée par cette offre imprimée. Au déjeuner elle en persécuta son mari. Soixante hectares de forêts. Dieu! que ce devrait être agréable de s'y promener! Elle ignorait au juste et même approximativement ce que ces soixante hectares représentaient comme étendue, mais elle y tenait d'autant plus. Dans l'après-midi, elle entraîna, malgré sa résistance, Albert chez le notaire Plantaz. On ne risquait rien de s'informer. Soixante hectares, c'est cela qui serait bon pour Albertine! Si, une fois rentrés à Paris, l'enfant venait à tomber malade, peut-être à mourir, elle ne se pardonnerait jamais d'avoir négligé ainsi de lui sauver la vie.