Ah! par exemple, il eût été injuste de l'accuser d'être exigeante! Elle accordait un baiser, mais elle ne le sollicitait jamais. Les frémissements d'épiderme lui semblaient totalement inconnus et l'expression matrimoniale « accomplir son devoir » paraissait avoir été créée pour cette femme, cependant si tendre dans tous les autres actes de la vie. Il se disait souvent :
— Elle est si jeune et si candide! Elle s'échauffera.
Bien qu'elle lui eût répété à deux ou trois reprises : « Je suis convaincue que je n'aurai jamais d'enfant », elle eut un matin la quasi-certitude qu'elle était enceinte. L'immense joie qu'elle ressentit de cette aventure, qui la classait définitivement parmi les femmes utiles et respectables, fut traversée d'une profonde mélancolie. Le nom qu'elle laisserait à cet être, garçon ou fille, serait-il honoré ou flétri? Avait-elle le droit de transmettre à sa progéniture une partie des dangers qu'elle courait elle-même?
En admettant qu'on ne découvrît rien pendant sa vie, le scandale pouvait éclater après sa mort. Ce serait alors son enfant qui hériterait de sa honte. On a beau rabâcher que les fils ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, il n'en était pas moins probable que les prétendants se détourneraient en toute hâte si on leur fournissait ce renseignement :
— Cette jolie jeune fille aura une dot sérieuse. Seulement sa mère a été autrefois pensionnaire du Perroquet bleu.
Sa grossesse lui procura, momentanément au moins, un prétexte pour s'abstenir d'aller dans le monde, où Albert aurait désiré l'introduire. Deux ou trois de ses camarades d'études s'étaient mariés comme lui, et les invitations commençaient à venir. Emmeline avait maintenant, pour s'y dérober, des motifs qu'elle ne se faisait pas faute de mettre en avant. Quand elle serait relevée, neuf mois auraient encore passé sur sa tête en y apportant des changements de nature à la rendre méconnaissable. Si ses forces le lui permettaient, elle nourrirait son enfant, et le métier de nourrice donne généralement à celle qui l'exerce un aspect plantureux qui serait pour elle, jusque-là si frêle et si ténue, une véritable transfiguration.
Quand elle mit au monde l'être attendu, qui se trouva être une fille, elle dut, par ordre de son accoucheur, prendre une allaiteuse de la campagne, les tendances à l'anémie que manifestait la mère ayant donné au docteur des inquiétudes pour le nourrisson.
Elle avait, depuis quelque temps déjà, ruminé un projet qui la mettrait à l'abri de toutes les revendications sociales : c'était de quitter Paris pour un temps indéterminé, sinon pour toujours, après avoir vendu l'hôtel. L'arrivée de la petite Albertine dans le ménage — on l'avait appelée Albertine, parce que le père s'appelait Albert — permettait d'attribuer ce changement d'air et de milieu à la sollicitude maternelle. Emmeline ferait dire au médecin que l'atmosphère des montagnes de l'Auvergne donnerait aux poumons de la nouveau-née l'élasticité qui leur manquait.
Elle-même prendrait, au besoin, les attitudes langoureuses d'une femme qui a besoin de respirer. Elle insinuerait à son mari qu'elle avait toujours rêvé le rôle de châtelaine, au milieu de braves paysans qui lui rendraient en dévouement les bienfaits qu'ils recevraient d'elle.
Elle se rappela une conversation où Albert, qui n'avait pas poussé jusqu'au doctorat ses études de droit, se plaignait presque des quarante mille livres de rente qu'il tenait de la succession de son oncle. Il ne se sentait plus la patience de terminer la série de ses examens, et cependant il aurait bien aimé être quelque chose. C'était réellement honteux de traîner inutilement sa vie.