Cette étoile qui affecte la forme d'un portefeuille, et sur laquelle la plupart des élus du suffrage universel ont les yeux fixés, ne pouvait toutefois luire avant longtemps pour un homme aussi jeune que l'était Albert, la valeur de nos principaux politiciens étant surtout basée sur leur expérience, bien qu'il soit démontré depuis des siècles que l'expérience politique n'a jamais servi à personne. Trois ans se passèrent donc sans amener le déménagement obligatoire du député qui s'installe dans un ministère.
Albertine grandissait avec l'élégance et les grands yeux de sa mère qui, elle, avait un peu perdu de sa ténuité et dont le corsage s'était capitonné, en même temps que ses joues s'étaient remplies. Elle était devenue une femme charmante et passait pour telle. Quand elle se montrait à la Chambre, où elle espérait toujours assister à quelque triomphe imprévu de son mari, les lorgnettes parlementaires convergeaient aussitôt sur elle. Dalombre avait invité plusieurs fois à dîner ses collaborateurs des commissions, et Emmeline les avait reçus avec une cordialité qui avait doublé leur sympathie pour son mari. Elle était si fière d'avoir à sa table des messieurs décorés, qui causaient familièrement devant elle des affaires de l'État, de la chute possible du cabinet et qui confectionnaient parfois sous ses yeux des listes ministérielles!
Grâce aux facultés d'assimilation si rares chez le sexe masculin et si fréquentes chez l'autre, elle s'était en moins de dix-huit mois transformée en femme du meilleur monde. Albert était émerveillé en constatant la facilité avec laquelle la petite ouvrière d'autrefois lui faisait maintenant honneur.
— J'aurais épousé la petite-fille d'un pair de France qu'elle n'aurait pas plus de tenue et de distinction, se disait-il.
Il l'obligea à prendre des leçons de danse afin que, jeune comme elle était, elle figurât autrement que comme tapisserie dans les nombreux bals où on les conviait et où presque toujours elle se dispensait d'aller. Quand elle se considéra comme suffisamment forte sur l'avant-deux et sur la chaîne des dames, elle n'hésita plus à produire de temps en temps ses épaules dans les salons diplomatiques, où les dames se montrent, sous la lumière du gaz, décolletées, sans aucune diplomatie, jusqu'à la naissance d'une foule de choses.
Cette vie nouvelle, insoupçonnée jusque-là, avait surtout pour elle ce précieux avantage de la faire pénétrer dans un monde qui l'éloignait de plus en plus de l'autre. Qui donc aurait désormais l'audace de confronter Gustave et son guayaquil avec une dame toute diamantée faisant vis-à-vis à un ministre plénipotentiaire?
L'ambassadeur de Suède ayant, à l'occasion de la naissance du fils de son roi, organisé une soirée dansante agrémentée d'un concert, Albert reçut une invitation sur laquelle Emmeline se jeta avec enthousiasme, le mot « ambassadeur » exerçant un attrait presque magique sur la vanité féminine.
En outre, on devait y représenter une comédie de salon, où les rôles seraient tous tenus par les représentants les plus connus du high-life. La comtesse de la Meynardière ferait une demi-mondaine, et le duc de San-Stefano lui donnerait la réplique dans un costume de jockey. De plus, un marquis, célèbre par l'importance de ses parties de baccara, réciterait un monologue emprunté au riche répertoire de Coquelin cadet.
Emmeline se commanda, pour cette fête de l'art et de l'intelligence, une robe de satin crème, dont la nuance légèrement éteinte relevait encore l'éclat de ses yeux de créole. Le corsage ne tenait à l'épaule que par une agrafe de roses rouge sang qui se déroulaient en torsades jusqu'au bas de la jupe. Elle ne voulut ajouter ni un bracelet, ni un collier, ni un diamant, ni une perle à cette toilette tropicale, et campa seulement de côté sur ses cheveux châtain foncé une petite couronne des mêmes roses rouges, comme un rappel de la couleur dominante.
La pièce, dialoguée par un amateur, l'étonna moins par les mots, qui n'y abondaient pas, que par l'aplomb avec lequel la comtesse de la Meynardière entra dans la peau de son personnage. Fallait-il qu'elle eût reçu une brillante éducation pour être sûre d'elle à ce point-là!