Elle désespéra d'arriver jamais à une pareille audace et n'hésita pas à attribuer cette impuissance à son obscure origine. Aussi applaudissait-elle avec entrain. Quand le duc de San-Stefano entra, dans son costume de jockey : toque groseille et casaque arlequin, elle rit aux larmes de très bonne foi, bien que ce déguisement ne fût que médiocrement comique. Les spectateurs étaient assis devant l'estrade ; des chaises espacées sur une dizaine de rangs de profondeur avaient été déposées à leur intention. A côté d'Emmeline, un jeune homme, qu'elle ne voyait que de profil perdu, suivait le jeu des scènes, sans donner aucune marque d'approbation ni d'improbation.

Il se leva tout à coup, fit le tour de l'assistance, passa par derrière l'estrade qui servait de théâtre, et revint quelques instants après reprendre à côté d'Emmeline la place qu'un ami lui avait gardée.

— Je suis allé recommander au duc de mettre sa toque plus en arrière : la visière empêche qu'on lui voie les yeux! dit-il en se rasseyant.

— C'est que, dans le dessin que tu lui as donné, tu l'avais placée en avant, lui fit observer l'ami.

— C'est bien possible, repartit le jeune homme. J'aime mieux chercher trois tableaux que de composer un costume.

Elle comprit que son voisin avait été chargé de dessiner les toilettes et, probablement, de peindre les décors. Malgré elle, elle leva les yeux sur cet artiste sans doute improvisé, comme le proverbe auquel il avait ainsi collaboré ; et, obstinément, comme si un magnétisme irrésistible et irraisonné clouait sur lui ses regards, elle les fixa à deux ou trois reprises sur le visage du jeune homme, qui continuait à causer avec son ami, sans prêter attention à cet examen.

— Est-ce curieux! se demandait-elle, où ai-je vu ce monsieur? C'est peut-être dans une tribune de la Chambre? Non, pourtant. D'ailleurs, les peintres ne vont pas dans ces endroits-là. Et c'est un peintre, puisqu'il a été chargé de peindre les costumes. A moins que ce ne soit aussi un homme du monde, comme le duc et la comtesse.

A partir de ce moment, elle n'écouta plus la pièce et ne se préoccupa que de démasquer la personnalité de ce grand garçon brun, élégant, mais dont les allures et jusqu'à la coupe des cheveux indiquaient un homme appartenant à un autre monde que celui de la jeunesse gommeuse.

— Comme toutes ces toilettes sont amusantes! dit-elle en ayant l'air de s'adresser à Albert assis à sa gauche.

— Madame, vous me flattez! fit le jeune homme. Elles sont de moi.