— Ah! vraiment! répliqua-t-elle ; c'est étonnant. On jurerait qu'un peintre de profession a passé par là.
— Mais, madame, je suis peintre, en effet, dit-il. Je parierais même qu'il n'y a ici que moi qui ne sois pas député ou secrétaire d'ambassade.
Comme la figure lui semblait déjà vue, la voix lui sembla déjà entendue. La toile tomba, une toile également peinte par le voisin d'Emmeline. Il se leva alors et, se redressant de toute sa taille il rejeta en arrière ses longs cheveux par un mouvement qu'elle retrouva subitement dans son cerveau : ce peintre égaré dans les salons de l'ambassadeur de Suède, c'était celui qui, au Perroquet bleu, lui avait offert cinq francs par séance pour aller poser dans son atelier.
Son premier mouvement fut de fuir. Elle allait, vis-à-vis d'Albert, prétexter une migraine instantanée ou un invincible instinct maternel qui la poussait à aller constater en personne qu'Albertine, laissée seule avec la femme de chambre, dormait d'un bon sommeil. Puis, elle réfléchit qu'on ne se paye pas une robe de quinze cents francs pour quitter à dix heures et demie la soirée en l'honneur de laquelle on l'a fait faire. Ce départ, que rien ne faisait prévoir un instant auparavant, provoquerait peut-être de la part de son mari des réflexions auxquelles elle aurait peine à répondre.
En outre, Albert venait d'entamer avec un sous-secrétaire d'État une conversation qu'il aurait sans doute été fâché d'interrompre. Enfin, si le moindre soupçon avait pu germer dans la tête du jeune peintre, cette retraite immédiate ne pouvait que les confirmer.
D'ailleurs, elle l'avait rencontré : elle le rencontrerait probablement encore. Avoir l'air de s'éloigner de lui, c'était l'inviter à courir après elle. Le procédé le plus hardi, mais le plus sûr, était donc de faire tête au hasard qui les rapprochait, après cinq ans, dans des salons si différents de ceux où ils s'étaient vus pour la première fois.
Comme un voleur qui, pendant une perquisition domiciliaire, ne quitte pas des yeux la cachette où il a serré l'argent volé, elle suivait du regard tous les mouvements du jeune homme, pour tâcher de surprendre soit dans un geste, soit dans un jeu de physionomie, un indice sur lequel elle pût baser une tactique quelconque. Il ne l'avait pas reconnue : elle en avait la presque certitude ; cependant, pourquoi lui avait-il adressé la parole? Était-ce pour éclaircir un doute? Les hommes, qui sont quelquefois si bêtes, sont souvent si roués. Elle avait cru deviner qu'il allait continuer ses amabilités quand il l'avait vue se tourner du côté d'Albert.
Son imagination commençait à travailler. Il y avait certainement plus de deux cents personnes à cette soirée. Il était donc bien extraordinaire que le seul individu dont elle eût à redouter la présence se fût précisément trouvé placé à côté d'elle.
Oui, c'était bien lui : elle ne se trompait pas. Pourtant, elle tint à s'en assurer encore en tâchant d'entendre son nom qu'elle ne se rappelait pas, mais qui lui reviendrait tout de suite en mémoire si quelqu'un le prononçait devant elle. On avait enlevé les chaises et déblayé la salle pour le bal. A l'installation de l'orchestre sur l'estrade, il se produisit un brouhaha d'inviteurs allant retenir leurs dames et d'invitées allant au-devant de leurs cavaliers. Elle en profita pour se glisser entre le peintre et son ami, qui lui dit tout à coup :
— Tu ne danses pas, Gérald?