Gérald, c'était certainement par ce nom-là qu'on l'avait interpellé boulevard de la Chapelle. L'identité était dûment établie.
Comme elle le regardait sans cesse malgré elle, il la regarda aussi, et pensant naïvement qu'elle cherchait un danseur pour le premier quadrille, il se crut suffisamment autorisé par leur bout de causette à lui demander l'honneur de son bras.
Cette démarche la terrorisa. Dans la façon dont il lui dit :
— Madame voudrait-elle bien m'accepter pour cette contredanse?
Elle distingua un fond d'ironie qui la glaça de la tête aux pieds. Pourquoi ne la reconnaîtrait-il pas, puisqu'elle l'avait tout de suite reconnu? Elle ne l'avait pas oublié, bien qu'il vînt au Perroquet bleu beaucoup plus d'hommes qu'il ne venait sans doute de femmes dans son atelier. D'abord, il lui avait examiné la figure dans tous les sens, avant de décider si elle était assez bien pour lui servir de modèle. Naturellement, un homme convenable, qui revoyait dans les conditions actuelles une femme qu'il avait connue sous une livrée inavouable, n'allait pas se mettre à pousser les hauts cris et à la tutoyer devant tout le monde. Un sourire, une intonation tant soit peu gouailleuse, c'était assez pour lui donner à comprendre qu'elle ne pouvait plus avoir de secrets pour lui.
En posant son bras sur la manche de son habit noir pour aller rejoindre leur vis-à-vis, elle tremblait si fort qu'il lui demanda si elle avait froid.
— Non, dit-elle, essayant de débrouiller une allusion dans chaque mot du jeune homme.
Assez inhabile dans l'art de quadriller, ce M. Gérald, tout en riant de ses maladresses, se laissait conduire par sa danseuse, qui mettait une grâce extrême à le ramener dans le bon chemin. Elle se montrait aux petits soins envers lui, comme pour acheter son silence. Gérald, qui certainement était le plus pauvre et le plus inconnu de tous ces étrangers dont les poitrines resplendissaient de décorations et de crachats, était très flatté d'être pris ainsi sous la protection d'une des femmes les plus jolies et les plus élégantes parmi les plus saluées. Il était tout ébloui par ces énormes yeux noirs et l'attache du cou le ravissait.
D'ailleurs, il ne connaissait pas une âme dans l'hôtel de l'ambassade. Son ami lui avait apporté à composer les costumes de la pièce ; et comme il avait refusé toute rémunération pour les cinq ou six croquis dont il s'était chargé, il avait été prié à ce bal où il était allé par pur désœuvrement en empruntant un habit noir, et uniquement pour « jouir du coup d'œil ».
Son intention était de partir sur le coup de onze heures ; mais comme il n'y a guère, en somme, d'attrait plus puissant qu'un commencement de relations avec une jolie femme, il se dit après le quadrille :