— Quand je vous répète que vous serez contente de moi, insista le faussaire. Vous comprenez que j'ai dans l'affaire encore plus d'intérêt que vous, attendu que vous savez qui je suis et que j'ignore qui vous êtes. Si un malheur arrivait, vous pourriez toujours me dénoncer, tandis que je serais on ne peut plus embarrassé pour vous mettre la main dessus, puisque vous me forcez à vous écrire poste restante.

Cet appel à la confiance ne désarma pas Emmeline, dont l'incognito faisait la force. Si elle payait, c'était à la condition d'être, pour son argent, servie à sa guise. Elle assura Gustave qu'il serait également content d'elle. Il voyait : elle ne discutait pas. Il voulait six obligations de la Ville : elle les lui enverrait sans marchander, bien qu'elle ignorât absolument ce qu'elles valaient en ce moment.

— A peu près quatre cents francs, répondit-il, comme s'il consultait tous les soirs les cours de la Bourse.

C'était donc pour elle une affaire de deux mille quatre cents francs. Mais les obligations lui reviendraient.

Emmeline eut un geste désintéressé qui semblait dire :

— Je ne tiens guère à ce qu'on me les rende.

Elle devait environ trois mille francs à sa couturière. Elle les demanda à son mari comme pour acquitter une note dont le payement était urgent, et elle les employa immédiatement à l'achat, chez un changeur de la rue de Richelieu, des six obligations exigées par Gustave. Rien n'eût été plus facile à celui-ci que de les revendre et d'en manger le produit en noces et festins ; mais comme elle n'avait aucun moyen de contrôle sur l'emploi de ses fonds, elle était bien obligée de se fier à la probité d'un mercenaire qui avait pour toute recommandation cinq ans de prison à son actif.

Quatre, cinq, six, sept jours se passèrent sans qu'elle entendît parler de Gustave. Elle n'osait plus mettre un pied dehors, redoutant constamment de se retrouver nez à nez avec ce Gérald, qui la regarderait encore avec son mauvais sourire dont le sens était, il n'y avait pas à s'y tromper :

— Va, je te tiens, ma petite, et je te ferai marcher quand je voudrai.

Enfin, le huitième jour, elle perdit patience et, après avoir vainement exploré le bureau restant de la rue Milton, elle prit sa course vers la rue Viollet-le-Duc.