— D'ailleurs, reprit-elle, rien ne lui sera plus facile que de se disculper. Quand on n'a pas commis le crime dont on vous accuse, on peut toujours le prouver et nous en serons pour notre dénonciation calomnieuse.

— Allons donc! fit le vieux cheval de retour. La cause est déjà entendue. On va me confronter avec lui, je le reconnaîtrai sans hésiter, tant à sa figure qu'à son costume et à son chapeau. Je l'aurai vu ramasser mes obligations. Il aura beau se démener : tout sera inutile, puisqu'on les a trouvées à son domicile dans un de ses meubles. C'est clair comme de l'eau de roche.

— Raison de plus, reprit-elle résolument. Le ruiner, le déshonorer à tout jamais! Oh! non, c'est par trop odieux. Vous auriez mieux fait de le tuer tout de suite d'un coup de poignard.

— Vous savez bien que je ne joue pas de ces instruments-là! répliqua Gustave. Puis, se levant à son tour, il se planta devant Emmeline en croisant les bras et lui dit, d'une voix qui s'irritait peu à peu :

— Ah çà! voyons! Qu'est-ce que vous réclamez maintenant? C'est fait, n'est-ce pas? Vous ne vous mettez pas dans le toupet que je vais aller trouver de nouveau le commissaire de police pour lui expliquer que je lui ai monté ce coup-là, de complicité avec une petite dame de mes amies. Ce serait le bon moyen d'aller, séance tenante, prendre la place de l'autre.

Le dilemme était effectivement sans issue. Retirer du gouffre l'innocent Gérald, c'était s'y précipiter soi-même. Or, Emmeline y entraînait trois personnes avec elle : Gustave, à qui elle présentait une cellule à Poissy ou à Melun, aux lieu et place des dix mille francs qu'elle lui avait promis ; puis, son mari et sa fille, qui devenaient ainsi acteurs malgré eux dans le plus effroyable scandale qui eût jamais défrayé la chronique parisienne.

Le vin était tiré, il fallait le boire, quelque empoisonné qu'il fût et, par-dessus le marché, le boire en silence ; car le moindre haut-le-cœur, la plus petite grimace mettaient en question et sa vie à elle et l'honneur d'Albert avec et y compris l'avenir d'Albertine.

XVI
A LA PRISON

Trois mois après l'arrestation de Gérald, l'instruction n'était pas terminée. Sa famille, désespérée, était accourue des plaines de la Touraine pour enrayer autant que possible la publicité que devait provoquer cette déplorable affaire. La presse, sollicitée par une mère en pleurs, n'avait mis sur le récit des faits que les initiales des personnages. Devant l'honorabilité des parents, la parfaite virginité du casier judiciaire du prévenu, ses dénégations, non seulement énergiques, mais indignées, le magistrat instructeur hésitait encore à signer l'ordonnance du renvoi devant la police correctionnelle.

D'autre part, ce M. Gustave Bachelin (il s'appelait Bachelin sur ses quittances de loyer) semblait être un très honnête homme, et ses dépositions, d'ailleurs empreintes de la plus grande modération, étaient absolument concluantes. Artiste lui-même, il n'avait aucun motif de contribuer à vilipender la corporation des peintres dont il faisait partie. En outre, la matérialité du délit n'était pas discutable. Toutefois, ces scrupules se traduisaient pour Gérald par une prolongation de prévention cellulaire qui l'exaspérait au point qu'il aurait mieux aimé en finir de façon ou d'autre avec ce cauchemar dans lequel il s'agitait comme un lion en cage.