Un jour, Emmeline, devenue plus attentive à la lecture des journaux, avisa à l'article « Tribunaux » cette note, qui la jeta dans un trouble nerveux d'où elle ne put sortir de toute la journée :
« C'est dans quelques jours que vient à la huitième chambre l'affaire du jeune G. P…, accusé de ce vol d'actions dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs. On avait d'abord cru à une ordonnance de non-lieu ; mais, en présence des nouvelles charges qui se sont élevées contre l'accusé, le juge d'instruction a décidé que l'affaire suivrait son cours. »
— Que doit penser ce malheureux? se demanda-t-elle. S'il se doutait le moins du monde que je sois pour tout dans l'affreuse condamnation qui va sans doute le frapper! Mais il ne s'en doute pas : sans quoi, il aurait déjà fait part de ses soupçons aux juges qui l'ont interrogé.
Cette idée qu'il se réservait peut-être de la mettre en cause à l'audience même la saisit tout à coup. Dieu! s'il allait la faire citer comme témoin et lui poser en plein prétoire des questions auxquelles le président lui ordonnerait de répondre.
Elle n'avait pas entendu parler du prisonnier depuis des mois ; elle ignorait donc quel était son état d'esprit et s'il n'avait pas fait, dans l'intérêt de son innocence, des recherches et des découvertes qu'il avait l'intention de faire valoir devant les magistrats!
Elle fut subitement prise d'une peur galopante. Que faire pour se mettre au courant du dossier de l'affaire? Aller trouver l'avocat du détenu, c'était ouvrir une voie dans laquelle Gérald ne demandait qu'à entrer. Une femme de son monde ne s'intéresse pas ainsi sans cause sérieuse à un peintre qu'elle connaissait peu ou prou. Tout à coup, elle se rappela que son mari lui avait appris deux jours auparavant qu'il avait été nommé à l'unanimité vice-président de la commission chargée de l'enquête relative au système pénitentiaire. Il était déjà allé visiter la Roquette. Rien ne l'empêchait d'aller visiter Mazas pour s'assurer de la façon dont le règlement des prisons y était appliqué.
Elle insista auprès d'Albert pour qu'il se rendît compte par lui-même du régime alimentaire auquel étaient soumis les détenus. C'était son devoir de goûter la soupe et de s'assurer que le pain était mangeable. A la Chambre ils étaient tous pareils ; ils discouraient, pendant des heures, sur des sujets que ni les orateurs ni les auditeurs ne connaissaient.
D'abord, ce devait être bien intéressant de voir l'intérieur d'une prison. S'il était bien gentil, il se rendrait dès le lendemain à celle de Mazas, et elle l'accompagnerait. On ne refuserait pas de les laisser entrer, puisqu'il avait précisément la mission d'examiner le fonctionnement de l'administration, sans prévenir personne d'avance — afin qu'on ne modifiât pas l'ordinaire exprès pour lui.
Albert lui fit remarquer qu'on n'entrait pas dans une prison comme dans un moulin ; que si lui avait qualité pour visiter les détenus, au besoin, causer avec eux, interroger l'économe et expertiser les aliments, il ne lui serait pas permis, à elle, d'assister à cette enquête et que, quoi qu'en ait dit Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, il n'est guère intéressant de rester devant un mur derrière lequel il se passe quelque chose.
Elle répliqua : Si elle n'avait pas l'autorisation de pénétrer dans les cellules des détenus, elle resterait dans le cabinet du directeur à attendre qu'Albert eût terminé ses visites aux prisonniers. Elle s'amuserait à examiner le bâtiment. On lui avait assuré que c'était si curieux!