Ayant amené la conversation sur le terrain favorable à ses plans, elle profita du peu de temps qui lui restait pour se renseigner suffisamment avant le retour de son mari.
— C'est épouvantable! s'écria-t-elle. Mais quand on sait que les condamnés ne méritaient pas leur condamnation, on doit les traiter avec plus d'égards dans les prisons où ils font leur peine?
— Sans doute, madame, répondit le greffier avec le même soupir d'autant plus résigné qu'il le poussait pour les autres. Par malheur, il y a les règlements qu'il est bien difficile de faire fléchir, à moins de très grandes protections.
— Je vous demande tous ces détails, reprit-elle d'un ton insouciant, précisément parce qu'on m'avait parlé d'un jeune homme, un peintre, un garçon d'assez bonne famille, à ce qu'il paraît, et qui allait passer en police correctionnelle pour avoir dérobé des titres de rente, des actions, je ne sais quoi, enfin ; comment donc? un monsieur Gérard, Girard…
— Parfaitement, c'est le no 1118, le nommé Péronaud, dit Gérald. Hier encore, il est allé à l'instruction.
— Eh bien! insista Emmeline, croiriez-vous, monsieur, que deux personnes m'ont affirmé qu'il était innocent, et voilà trois mois qu'il est à Mazas! Vous, monsieur, qui avez l'habitude, pensez-vous qu'il le soit… innocent?
— M. le directeur et moi, nous en sommes convaincus, dit le greffier en baissant la voix, comme si tenter d'arracher un prévenu des mains des juges constituait un acte d'opposition au gouvernement.
— Il est innocent! Alors, il sera acquitté? demanda-t-elle chaleureusement.
— Il sera inévitablement condamné, madame. C'est là encore un des exemples de ce concours de circonstances inexplicables sur lequel j'avais l'honneur d'appeler votre attention. Ce jeune homme n'a aucun passé judiciaire ; il est tout à fait distingué de manières ; il affirme, avec une énergie indomptable, ignorer absolument qui a pu, par erreur ou préméditation, introduire dans un de ses meubles un paquet d'obligations de la Ville de Paris, et, d'autre part, un monsieur très recommandable, qui n'a aucun motif d'en vouloir au détenu Péronaud, qu'il ne connaît pas, assure avec non moins d'énergie l'avoir vu ramasser, sur le trottoir, le rouleau d'obligations dont il nous donne les numéros et le bordereau d'achat.
Et le narrateur ajouta :