Il se recueillit quelque temps, couvrant ses yeux de sa main droite, comme pour empêcher qu'on ne vît le travail qui s'opérait dans son cerveau fécond ; et, après une méditation assez longue pour laisser supposer à Emmeline qu'il allait lui en donner pour cinq mille francs, il développa ce projet :

— Il n'y a guère qu'un moyen d'arrêter les frais auprès du juge d'instruction : c'est de substituer Lilio à notre Gérald. Nous achèterons à l'Italien un chapeau dans le genre de celui du peintre, nous lui mettrons sur le dos une vareuse à peu près pareille à celle dans laquelle le pauvre diable a été arrêté ; on les placera l'un à côté de l'autre, et je déclarerai alors ne plus savoir lequel j'ai vu ramasser le rouleau d'obligations que j'avais laissé tomber.

— Votre idée n'a pas le sens commun, lui fit brutalement observer Emmeline, qui, pour son argent, s'accordait le droit de s'exprimer en toute franchise. Si on relâche M. Gérald, ce sera pour incarcérer à sa place votre Italien. Or il ne se laissera pas arrêter comme ça sans crier. Il racontera tout et nous serons bien obligés d'expliquer dans quel but nous avons tendu ce traquenard à un homme que nous ne connaissions pas et contre lequel nous ne devions avoir aucun motif d'animosité.

— Mais laissez-moi donc faire! insista Gustave, en haussant les épaules. Lilio ne racontera rien : d'abord, parce que nous le payerons pour se taire, et, en second lieu, parce que lui ne pourra être accusé d'un délit quelconque. Voici quelle sera sa déposition devant le juge instructeur :

« Je suis modèle de mon état ; je cherchais des poses et j'avais aperçu de la rue les fenêtres d'un atelier de peintre. Au moment où je me dirigeais vers la maison pour monter chez M. Gérald, mon pied a donné dans un rouleau de papier que j'ai pris pour du papier à dessin. Je l'ai ramassé sans y attacher la moindre importance ; et la preuve, c'est que je l'ai déposé machinalement sur une table dans l'atelier de M. Gérald, qui n'était pas chez lui en ce moment. C'est sans doute la femme de ménage qui, sans y faire attention, aura serré ce paquet dans le meuble où on l'a découvert ; et comme il renfermait des obligations de la Ville, on aura supposé que ces valeurs avaient été ramassées rue Condorcet non par moi, mais par Gérald lui-même : d'autant plus que le propriétaire des obligations a affirmé l'avoir reconnu pour l'homme au pied de qui il les avait laissées tomber. »

L'erreur semblera évidente, ajouta le vieux faussaire, d'autant que je justifierai la confusion que j'ai faite par la ressemblance des costumes de Lilio et de Gérald, qui, bruns tous deux et à peu près de même taille, peuvent, en somme, être facilement pris l'un pour l'autre. Hein! qu'avez-vous à répondre?

— C'est, en effet, très ingénieux, ne put s'empêcher d'avouer Emmeline.

— Notez, continua-t-il, que si on interroge la femme de ménage qui balayait l'atelier quand Lilio y est monté, elle abondera forcément dans notre combinaison. Et Gérald ne saura même pas qu'il vous doit la clef des champs : ce qui, à mon avis, est de première importance.

Ce Gustave était décidément plein de ressources. Nul doute qu'avec son aplomb, il ne fît accepter par la justice cette version nouvelle, d'ailleurs très vraisemblable et même en grande partie vraie, puisque effectivement le jeune modèle était monté chez Gérald pour y déposer subrepticement le rouleau dénonciateur. Du moment où le possesseur légitime des obligations proclamait lui-même le quiproquo et se désistait de sa plainte, la réhabilitation et l'élargissement immédiat du détenu ne souffriraient aucune difficulté.

Emmeline descendit allègrement les innombrables étages de la maison de la rue Viollet-le-Duc. Elle était soulagée de ce poids intolérable qu'elle craignait d'avoir à porter toute sa vie. Le madré Lilio se fit une tête d'imbécile pour aller demander à être entendu par le juge d'instruction dans l'affaire Péronaud. Il expliqua comment, étant retourné à l'atelier de la rue Condorcet pour y demander si on avait besoin de lui, il avait appris que l'artiste qui le louait était accusé d'avoir volé des papiers qu'on avait retrouvés chez lui, mais que personne, dans la maison, ne le croyait coupable, parce qu'il avait toujours parfaitement payé son terme et qu'il passait pour un très honnête garçon.