Alors, il s'était rappelé être monté un jour chez ce pauvre M. Gérald, après avoir ramassé presque à sa porte un rouleau de papiers qu'il avait dû déposer quelque part, attendu qu'il n'avait jamais su où il était passé. Lui, il était Italien et ne savait pas lire le français. Ce papier ne pouvait lui servir à rien. Il l'avait probablement jeté sur une table et jamais il ne se serait souvenu de cette histoire-là, sans le malheur qui était arrivé à M. Gérald. On lui avait conseillé d'aller tout de suite prévenir M. le juge d'instruction. Il y venait, et voilà.

Le magistrat, un peu désappointé de voir lui échapper un prévenu auquel il avait à plusieurs reprises irréfutablement démontré qu'il était coupable, objecta à ce témoin gênant que le détenu Gérald avait été formellement reconnu par l'honorable propriétaire des obligations comme l'individu qui les avait escamotées sous ses yeux.

— Oui, mais peut-être que ce monsieur a la vue basse! fit observer le modèle en jouant le jocrisse.

Bien que les hommes ne croient guère au hasard non plus qu'aux coïncidences, celui devant lequel venait spontanément témoigner cet Italien, qui bredouillait à peine la langue française, fut bien obligé de constater que le costume de Lilio concordait singulièrement avec celui du prévenu Gérald. Il espérait cependant encore que, mis en leur présence à tous deux, le plaignant persisterait dans ses affirmations. Il eût été trop cruel pour ce magistrat de perdre ainsi le bénéfice d'une affaire qu'il avait si bien menée. Décidément, la police n'avait pas de chance depuis quelque temps. Les coupables lui échappaient à qui mieux mieux ; et quand, par aventure, elle en arrêtait un, il se trouvait qu'il était innocent.

Le juge s'exécuta pourtant et, après avoir envoyé chercher Gérald à Mazas, il fit demander à Gustave de vouloir bien se rendre au Palais de Justice. Gérald entra le premier dans le cabinet du juge d'instruction, où se tenait Lilio, assis dans un coin. Avant de se décider à la comparaison entre le prévenu et le témoin, le magistrat risqua une dernière tentative :

— Vous feriez cent fois mieux d'avouer, dit-il presque tendrement à Gérald. Le tribunal vous saura gré de votre franchise, tandis que votre obstination vous coûtera probablement très cher.

— J'ai fait tous les aveux dont j'étais capable, répondit le peintre. J'ai avoué mon innocence. Je ne puis rien de plus.

— C'est bien! fit le juge. Nous allons procéder à une nouvelle confrontation entre vous et M. Bachelin qui vous accuse de lui avoir dérobé les valeurs que vous savez. Ce sera la dernière, et elle sera décisive.

Gustave, qui avait attendu sa convocation toute la matinée, arriva comme un homme très surpris qu'on l'eût dérangé de nouveau.

— Il est heureux qu'on m'ait trouvé chez moi, j'allais sortir. Est-ce que nous en avons pour longtemps, monsieur le juge d'instruction? dit-il. Tout ce que j'avais à dire, il me semble que je l'ai dit.