L'horreur de ce régime humiliant qu'on pourrait appeler l'assaisonnement de la prison, la voix dure des gardiens, le froissement des menottes sur les poignets de ceux qu'on mène à l'instruction, les interrogatoires dont chaque mot semble vous dire : « Vous mentez! » avaient à la fois tellement indigné et assombri Gérald qu'il en garda l'écœurement longtemps après avoir reconquis sa liberté.

Il lui était en outre extrêmement difficile d'expliquer à chacun des locataires de sa maison qu'il avait été incarcéré à la suite d'une méprise sinistre dont tout autre aurait pu tomber victime à sa place. Ses trois mois de prison pèseraient sur toute sa vie. Il convenait d'ailleurs que tout le monde se serait trompé à la similitude de son costume et de celui du jeune modèle italien, et il ne gardait pas rancune à ce M. Bachelin, auquel il était à cent lieues de supposer la moindre arrière-pensée.

Ce qui le préoccupait surtout, c'était de revoir tous ses amis, pour leur expliquer qu'il n'était pas un voleur. Heureusement pour sa réhabilitation, Lilio était assez connu chez les peintres qui l'employaient et auxquels il présenta volontiers l'aventure sous le jour dont Gustave avait jugé à propos de l'éclairer ; si bien que Gérald reprit sa place dans le monde des artistes, sans autre accroc à sa réputation.

Mais il tenait particulièrement à faire part de l'issue de l'affaire à cette jolie Mme Dalombre que, par le plus invraisemblable des hasards, il avait rencontrée dans le greffe même de Mazas. Elle n'était évidemment pour rien dans sa délivrance, pensait-il, puisque c'était le plaignant lui-même qui avait spontanément reconnu le malentendu ; mais elle lui avait témoigné un intérêt si sincère, alors qu'elle pouvait, qu'elle devait même le supposer coupable, qu'il avait hâte de lui faire savoir qu'elle avait eu raison de qualifier de plaisanterie l'accusation échafaudée contre lui.

Contrairement aux habitudes mondaines, il avait dansé avec elle sans lui avoir été présenté ; mais les circonstances inusitées qui les avaient rapprochés permettaient quelque sans-façon. D'ailleurs, il avait eu également l'honneur d'adresser la parole à M. Dalombre en présence des autorités de la prison, et c'était son droit de se faire reconnaître de lui pour autre chose qu'un habitué de maison d'arrêt.

Un samedi, sur les quatre heures, il se fit annoncer rue de l'Université. Emmeline était seule, la séance de la Chambre battant encore son plein. Elle eut un sursaut d'inquiétude, malgré la certitude où elle était qu'il n'avait pas l'ombre d'un soupçon contre elle.

A son air riant, elle fut tout de suite rassurée.

— Votre visite m'a porté bonheur, lui dit-il en la saluant très bas. On a eu enfin les preuves de ma parfaite ignorance des délits stupides dont on m'accusait et, depuis huit jours déjà, je suis rendu à notre belle et intelligente société.

Elle feignit d'apprendre de sa bouche même cette bonne nouvelle, dont elle avait été instruite avant lui. Elle le força à s'asseoir et à lui détailler toutes les phases par lesquelles avait passé l'instruction avant d'échouer dans une ordonnance de non-lieu.

Il exposa naïvement tout le plan qu'elle avait dressé en société avec Gustave et qui avait si complètement réussi, tant pour l'incarcération que pour la libération du candide Gérald. Pendant qu'il dépeignait la surprise du plaignant, un certain M. Bachelin, en reconnaissant définitivement Lilio pour l'individu qui avait ramassé le rouleau d'obligations sous ses yeux ; les aveux de Lilio lui-même et la rétractation formelle dudit Bachelin ; pendant qu'il précisait chaque témoignage pour lui faire entrer ces explications dans la tête, elle le contemplait avec un mélange de pitié pour lui et de mépris pour elle-même.