En jetant sur Emmeline un dernier regard de comparaison, il la surprit si haletante et si manifestement inquiète, qu'il se hâta, pour mettre fin au supplice de la jeune femme, de rendre le livre à M. Dalombre et de prendre congé.
Le soupir de soulagement qui, à son dernier salut, glissa entre les lèvres de Mme Dalombre ne pouvait guère lui échapper non plus. Elle lui adressa un signe de tête dénué de toute effusion, comme à quelqu'un à qui on veut faire comprendre qu'on n'a en quoi que ce soit l'intention de continuer des relations que le hasard a fait naître.
Cette froideur finale, après les marques de sympathie prodiguées au début de la visite, tenait peut-être, il est vrai, à la difficulté pour une dame du monde de présenter à ses amis et connaissances un monsieur qui, bien qu'aussi honnête que n'importe qui, n'en était pas moins tout frais débarqué de Mazas. Mais non : il y avait une autre préoccupation dans ce subit et singulier changement d'attitude.
Sa maladie nerveuse, qu'elle invoquait à tout bout de champ, était une simple échappatoire. D'abord, quand une femme souffre des nerfs, elle l'ignore ou elle ne l'avoue pas. En second lieu, pourquoi cette crise avait-elle éclaté juste au moment où M. Dalombre avait exhibé le portrait? Et enfin, pourquoi ce dessin l'avait-il frappé lui-même comme quelque chose de déjà vu?
Cette jolie petite dame qui se disait née sur la frontière suisse quand elle était, en réalité, de Paris, commençait à jouer dans son existence un rôle par trop fantaisiste. Il remonta, tout pensif, l'escalier qui menait à son atelier, en se répétant à chaque minute :
— Où diable ai-je déjà vu ce portrait?
Arrivé au milieu de ses toiles, il alluma une bougie, car il était près de six heures du soir et la nuit était venue. Puis, après avoir constaté qu'il ne s'était rien produit de nouveau chez lui pendant son absence, il avait déjà remis son chapeau et se disposait à aller dîner à la table d'hôte où il retrouvait tous les soirs ses amis, quand, instinctivement, et dans le but de se débarrasser d'une obsession qui l'envahissait, il ralluma la bougie qu'il venait de souffler, et, allant rechercher derrière son grand bahut ses cartons à dessin, le long du mur où ils se superposaient depuis déjà plusieurs années, il se mit à les consulter, feuille par feuille, les uns après les autres.
Il se demandait, en effet, s'il n'avait pas travaillé autrefois à quelque étude qui ressemblait à celle que le député-dessinateur lui avait montrée.
Il avait déjà passé en revue trois cartons sans être tombé sur rien d'approchant, quand ses doigts, qui glissaient vivement sur les feuilles, saisirent un carré long d'une épaisseur et d'un format inusités au milieu des morceaux de papier bleuâtre auquel il confiait ses coups de crayon.
C'était une de ces photographies dites portraits-albums par lesquels on a aujourd'hui généralement remplacé les portraits-cartes.