Emmeline, toujours inquiète, s'était approchée. Elle ne put retenir un cri en reconnaissant le portrait qu'Albert avait fait d'elle dans la chambre où le vieil armateur était déjà sous le coup de la mort. Elle était maigre alors et passablement différente de la femme de vingt-cinq ans, brillante de santé et d'épanouissement, qu'elle représentait à l'heure actuelle.

Elle arracha presque l'album des mains de son mari :

— Pourquoi montres-tu ça à monsieur? fit-elle brusquement. Tu sais bien comme j'étais laide à cette époque-là.

— Mais je ne trouve pas, répliqua Albert ; et la preuve, c'est que c'est sous cet aspect que je t'ai aimée. Dame! pense donc! Tu avais dix-sept ans et demi, tu n'étais pas mère de famille comme à présent.

Emmeline, sans rien répondre, ferma le livre et voulut le rejeter dans le petit meuble. Mais, dans son amour-propre de portraitiste, son mari l'y ressaisit et, l'ouvrant de nouveau sous les yeux de Gérald, il lui dit comme pour le prendre à témoin :

— Franchement, est-ce que vous ne retrouvez pas les yeux, la ligne du nez, l'attache du col? J'aurais pensé que vous l'auriez reconnue tout de suite.

— En effet, s'excusa Gérald, je ne sais pas pourquoi le visage, l'attitude, et jusqu'à la forme des bras m'ont rappelé une tout autre personne que madame. C'est ce qui m'a dérouté. Mais, maintenant que je compare, je saisis parfaitement la ressemblance.

Les yeux du jeune peintre allaient du dessin au visage d'Emmeline, et cet examen la jetait dans un trouble que ses efforts pour le cacher rendaient plus évident.

— Ah çà! pensait Gérald, je ne peux donc pas adresser la parole à cette charmante dame sans la bouleverser! Je ne me suis pourtant jamais aperçu que j'exerçais sur les gens une influence magnétique.

Et, par une espèce de choc en retour, l'inspection de ce dessin l'interloquait aussi. Il éprouvait la sensation vague d'avoir déjà vu non pas le modèle à l'âge tendre où il était représenté, mais le portrait même dans la même pose, c'est-à-dire dans le même trois quarts, avec les mêmes mains croisées ; il retrouvait ces épaules étroites et tombantes ; ces mèches terre de sienne brûlée luisant aux tempes. Pourtant, s'il était sûr d'une chose, c'était d'avoir pour la première fois sous les yeux l'album de M. Dalombre, dans l'appartement de qui il n'avait jamais pénétré.