Mais à mesure qu'il creusait le problème de l'existence de cette femme ainsi emportée par la destinée, il s'accumulait devant lui des points d'interrogation auxquels il ne savait plus que répondre. Le souvenir qu'il venait précisément d'évoquer de Mme Dalombre se rendant à Mazas, où elle n'avait vraisemblablement rien à faire, et se rencontrant dans le greffe, juste avec lui qu'on était allé quérir dans sa cellule sans raison plausible, tout cela sentait furieusement la préméditation, de pareilles coïncidences ne s'établissant guère que dans les mélodrames de l'ancienne école.

Il y avait donc une relation quelconque entre cette visite et sa mise en liberté? Car, du moment où elle l'avait reconnu pour le jeune homme qui s'était intéressé à elle quand elle croupissait dans la maison du boulevard de la Chapelle, il était tout simple qu'elle s'intéressât à lui, lorsqu'il moisissait à son tour dans une prison non moins ignominieuse.

Il s'installa tout seul dans un coin pour dîner, afin de ruminer à son aise toutes les étrangetés de cette aventure. A force de conclusions, de déductions et d'interprétations, il finit par reconstruire presque pièce par pièce la vie d'Emmeline. Quand il arriva à cette soirée où, à propos de l'exclamation qu'il s'était permise au buffet du bal de l'ambassade de Suède : « On n'est pas mieux servi ici qu'au café », il la revit à la fois humiliée et presque furieuse, lui jetant ces mots qui l'avaient laissé ébaubi et qu'il s'était remémorés bien souvent :

— Oh! monsieur, c'est indigne!

Donc elle s'était supposée reconnue et elle lui reprochait violemment ce qu'elle croyait être une allusion à ce passé qu'elle aurait voulu enfouir dans le plus profond oubli. Mais puisqu'elle était impuissante à le supprimer, elle pouvait tout au moins essayer de se débarrasser de celui qui en avait sondé les arcanes. Et, en menant le raisonnement jusqu'au bout, il était frappé à la fois de la nécessité pour elle de faire disparaître le possesseur de son secret et de l'accusation stupéfiante, suivie d'arrestation immédiate, dont il était tombé victime, justement trois ou quatre jours après la scène, alors incompréhensible pour lui, qui s'était produite au bal de l'ambassade.

Tous ces faits, qui tantôt se contredisaient, tantôt s'enchevêtraient, grouillèrent d'abord confusément dans sa tête ; après quoi, ils s'y classèrent peu à peu. Toutefois, la tuile qui lui était tombée sur la tête n'avait certainement pas été lancée par une main ennemie. Ce M. Bachelin avait tout l'air d'un parfait honnête homme et il avait avoué son erreur les larmes aux yeux et des sanglots dans le gosier. Pourtant Gérald avait appris, quelque temps après sa sortie de Mazas, que ce persécuteur malgré lui avait déménagé sans donner sa nouvelle adresse.

Cependant, par suite de quelles ramifications cet inconnu, qui se disait peintre et dont d'ailleurs on n'avait jamais vu la peinture, fût-il entré en rapport avec Mme Dalombre, femme quasi politique? En outre, Lilio, le jeune modèle, qu'il eût été ridicule de soupçonner de complicité dans une machination aussi invraisemblable, n'était-il pas venu spontanément déclarer que c'était lui qui avait ramassé, puis déposé sur une table de l'atelier le rouleau d'obligations dont la découverte lui avait valu à lui, Gérald, trois mois des plus affreuses angoisses?

Au reste, il était bien bon de se martyriser ainsi le cerveau en recherches qui n'avaient aucune chance d'aboutir. Ce Lilio était à sa disposition comme à celle de tous les peintres du quartier. Il suffisait de le demander pour une pose et de l'interroger adroitement, de l'effrayer au besoin. On aurait tout de suite le fin mot de son intervention de la dernière heure auprès du juge d'instruction.

Uniquement pour ne rien négliger de ce qui était susceptible de faire la lumière sur des événements dans l'obscurité desquels il se perdait, il envoya à Lilio, quoiqu'il fût à peu près sûr de n'en rien tirer, une carte-télégramme le convoquant pour le lendemain, dix heures du matin. L'erreur où était tombé M. Bachelin, le propriétaire des obligations, était si plausible qu'il n'y avait rien à espérer des réponses que ferait Lilio aux questions qu'il se déciderait à lui poser. Mais, dans les actions criminelles — et celle-ci en était une — il est prudent de ne négliger aucune piste.

Il eut beau se répéter que son imagination d'artiste l'avait entraîné trop loin, les vérités dont il était dépositaire étant déjà suffisamment passionnantes, il lui fut impossible de fermer l'œil de la nuit. Quand il s'assoupissait l'espace de cinq minutes, il revoyait la Mal'aria, valsant avec lui autour des tables du café du Perroquet bleu. Seulement, elle était couverte de bijoux, et l'établissement de Mlle Coffard était converti en une immense salle de bal, au fond de laquelle était dressé un vaste buffet où l'on consommait pour rien : ce qui devait lui indiquer nettement qu'il était la proie d'un cauchemar.