Il disposa une toile et apprêta ses pinceaux et sa palette comme un homme qui a prémédité une séance prolongée. Au coup de dix heures, l'Italien se présenta et, comme s'il prévoyait quelque algarade, il semblait avoir remis son air bête complètement à neuf.
L'artiste affecta de lui chercher une attitude. Il s'agissait soi-disant d'un pâtre rencontré par des taureaux romains et se jetant entre les barrières qui émaillent, comme autant de refuges, la campagne du Transtévère. Lilio se prêtait à tout, ne disant mot ; et Gérald, qui suivait tous les jeux de sa physionomie, crut remarquer un certain embarras dans ses regards.
Le peintre prit un fusain et traça sur la toile qui le cachait des hachures quelconques. Après un quart d'heure de cette gymnastique, il adressa à brûle-pourpoint cette question à son modèle :
— A quel endroit avez-vous donc placé le rouleau que vous aviez ramassé à ma porte?
— Là! fit Lilio en indiquant une table Louis XIII à pieds tournés qui s'harmonisait avec le bahut auquel elle faisait face.
— Mais, objecta Gérald d'un ton indifférent et tout en continuant son pseudo-travail, la femme de ménage ne se rappelle que très vaguement avoir vu sur cette table le paquet ficelé que la police a retrouvé plus tard dans le bahut.
Lilio répondit à cette remarque précise dans un italien de cuisine dont il eût été difficile au plus fort linguiste de préciser le sens.
— D'où diable sort ce charabia? fit le peintre d'un ton surpris. Quand vous avez déposé au palais de Justice, vous parliez le français presque aussi bien que moi. Répétez un peu ce que vous venez de baragouiner. Je n'en ai pas compris un mot.
Le jeune modèle refit son récit en affectant de chercher ses phrases ; sur quoi Gérald lui demanda :
— Pourquoi donc avez-vous attendu si longtemps pour aller trouver la justice? Mon arrestation a fait assez de bruit dans le quartier. Il est étonnant que vous n'en ayez été instruit qu'au bout de trois mois.