Probablement, quand l'excellent législateur Dalombre faisait des effets de torse à la tribune, elle retournait subrepticement rendre visite à ses anciennes et à ses anciens amis, comme Messaline quittait le palais de l'empereur Claude pour aller ribauder avec les mariniers du Tibre.
C'était au milieu des chopes et les coudes sur les tables du Perroquet bleu que s'était ébauché le plan de la dénonciation calomnieuse à laquelle il devait trois longs mois de honte, d'humiliations et de désespoirs. Être une catin, tromper jusqu'à la bride le mari que le hasard lui a donné, se rouler dans tous les ruisseaux : c'est, pour une femme, perdre jusqu'à son sexe ; cependant, n'est-il pas mille fois moins criminel de se vautrer dans la boue, dont on est seul à recevoir les éclaboussures, que de combiner avec cette lâcheté et ce sang-froid le déshonneur, c'est-à-dire la mort d'un homme qu'on sait honnête et sur lequel on marche sans pitié?
Ah! la sale gredine! Fallait-il qu'elle fût née comédienne pour jouer ainsi ce double rôle : grande dame dans les bals d'ambassades, collaboratrice des souteneurs Gustave et Lilio dans les bouges! Au lieu de s'adresser à sa discrétion, elle avait trouvé plus commode et plus sûr de le faire jeter par des argousins dans un cul de basse-fosse. Elle avait rétabli les oubliettes à son profit. Et ces imbéciles de magistrats n'avaient pas seulement soupçonné la machination! Décidément, si les femmes étaient bien infâmes, les hommes étaient cruellement bêtes.
Quant à lui, afin d'arracher à ses amis le dernier soupçon qui leur restait peut-être sur sa culpabilité, il n'avait d'autre ressource que celle-ci : donner à l'odieuse intrigue, sous laquelle il avait failli succomber, la plus large publicité possible. Cette gouine avait essayé de le perdre pour se sauver ; pour se réhabiliter, il la perdrait.
En attendant le jour où il la traînerait devant les tribunaux, elle et ses répugnants complices, il allait s'offrir la douce joie d'éclairer le pauvre Dalombre sur la valeur morale de sa charmante compagne. Si celui-ci avait l'aplomb de chercher à la défendre, eh bien! ce serait à lui qu'il demanderait réparation des trois mois d'outrages qu'il avait subis dans les greffes et dans les chiourmes. Il ne serait pas fâché de porter l'affaire sur un terrain un peu moins malpropre.
Tout fumant de l'idée de la vengeance, il s'assit à sa table et traça en lettres magistrales, à l'adresse de M. Dalombre, député de l'Ain, ce petit mot poli, mais impératif :
Monsieur,
Il y a urgence à ce que je vous voie pour une affaire qui dépasse en gravité tout ce que vous pourriez supposer. Il s'agit de vous et de moi, mais de vous beaucoup plus encore que de moi.
Si vous voulez bien me fixer un rendez-vous, j'ai lieu de croire que vous me remercierez de ne pas y avoir manqué.
Recevez, monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
Gérald.
Il ajouta son adresse et porta lui-même cet avertissement à la poste, afin de le voir de ses yeux s'engloutir dans la boîte. Il était onze heures et demie du matin. Il pensa :
— C'est seulement à son retour de la Chambre qu'on lui remettra cette invite. Je ne le verrai donc pas avant demain. Toutefois, ma lettre est assez inquiétante pour qu'il se hâte de chercher à en éclaircir le sens.
Puis, comme il se sentait hors d'état de travailler, qu'il n'avait pas faim et qu'il avait passé une nuit à peu près blanche, il s'étendit sur le grand lit, sans rideau, dressé dans un cabinet contigu à l'atelier, et, vanné par les secousses qui, depuis la veille, avaient agité son cerveau, il finit par s'endormir.