— Tout cela est vrai, tout cela est vrai! disait-elle en essayant de tordre derrière sa tête son chignon dénoué. Elle se dressa assise sur le lit, car elle se sentait brisée et n'aurait certainement pu rester debout. Puis, comme il se tenait auprès d'elle, remué malgré tout et tout rêveur en songeant aux étamines par où avait passé cette femme aujourd'hui reçue et honorée partout, elle lui plongea dans les yeux un regard douloureux, auquel elle ajouta tristement ces mots :
— Oui, j'ai essayé de me débarrasser de vous, bien que j'aie bien amèrement regretté mon crime et que j'aie ensuite tout fait pour le réparer. Vous avez le droit de me traiter comme une gouine et comme une voleuse. Eh bien! vous allez rire : je vous jure que j'ai toujours été une honnête fille.
Ce mot « honnête fille », dans la bouche d'une femme qui avait débuté dans la vie en faisant le trottoir, atteignait les plus hauts sommets du paradoxe. Pourtant, il y avait, dans les tremblements de cette voix brisée, un accent tellement empreint de cette vérité qui plane au-dessus des niaiseries dont se composent les conventions dites sociales qu'il ne fut pas choqué de l'énormité de cette assertion.
— Qu'appelez-vous une honnête fille? demanda-t-il simplement, pensant bien qu'elle ne prenait pas l'expression dans son sens étroit et traditionnel.
Alors, elle lui livra sa vie, année par année, presque jour par jour, sans en évincer un épisode. Elle se rappela — car elle parlait presque autant pour elle que pour lui — les tendresses caressantes de son digne père, le charron Freizel ; sa mort, qui l'avait laissée aux mains d'une mère, que se disputaient l'ignorance et le manque de sens moral. Elle relata, avec l'horreur dans les yeux et dans la gorge, le viol qui l'avait jetée saignante et presque nu-pieds sur le pavé ; la rafle qui l'avait précipitée, sans défense, dans la prostitution ; les dégoûts qui avaient provoqué son évasion de la maison Coffard ; les inquiétudes qui, pendant de longs jours, l'avaient agitée dans cet hôtel de la rue de Berlin, lequel, en lui ouvrant sa porte, lui avait ouvert celle d'une vie nouvelle.
— Est-ce ma faute, s'écria-t-elle tout à coup, si le neveu de M. Dalombre m'a aimée ; s'il a demandé ma main, que je lui ai refusée pendant bien longtemps : il vous le dirait, s'il pouvait être dans ces confidences ; mais tout le monde s'en est mêlé. L'excellent M. Dalombre lui-même m'a forcée à obéir. Avais-je le droit de faire le malheur de ceux qui m'avaient tirée de la fange, où, sans eux, j'aurais continué à croupir?
Vous me reprochez la dénonciation calomnieuse imaginée, à ma sollicitation, par ce Gustave, pour vous rayer du nombre des hommes que je pouvais désormais rencontrer sur ma route? Ah! j'ai fait mieux que cela, monsieur Gérald, j'ai commis un faux, de complicité avec lui : nous avons fabriqué l'acte de décès de ma mère, qui est encore vivante probablement, bien que depuis plusieurs années je n'aie eu d'elle aucune nouvelle.
Tout m'avait réussi, les bonnes actions comme les mauvaises. Dans le but de faire perdre complètement ma trace, je fais acheter, sur la frontière française de Suisse, un château à mon mari ; nous nous y installons, et le malheur veut qu'il se fasse nommer député. J'en étais heureuse et fière pour lui. Ah! quelle faute, quelle faute! Mais sept ans avaient passé sur moi. Je n'étais plus la grande fille aux bras maigres que vous et tant d'autres ont connue. Je me croyais hors de toute atteinte, et pourtant j'avais constamment l'œil au guet, tremblant malgré moi à chaque coup de sonnette et lisant toujours la première les lettres adressées à mon mari. C'est ainsi que la vôtre m'est tombée sous les yeux.
C'est cette peur perpétuelle d'être rencontrée et démasquée qui m'a égarée. Il a suffi des deux ou trois phrases à double entente que vous m'avez adressées au bal de l'ambassade pour que je ne doutasse pas une minute que j'étais redevenue pour vous cette Mal'aria que vous aviez baptisée sans y prendre garde.
Aussitôt la folie m'a prise. Je me suis vue perdue ; j'ai vu surtout mon mari, mon Albert que j'aime, n'ayant jamais aimé que lui, je l'ai vu écrasé, anéanti, ridiculisé à jamais, obligé de donner sa démission de député, forcé de fuir après m'avoir lancé à la figure toute la boue et tous les crachats que je méritais. Ce n'est pas tout, monsieur Gérald : j'ai une fille, une fille que j'adore, et pour qui je donnerais tout mon sang et tout celui des autres. Pour elle, je suis une sainte. La voyez-vous apprenant plus tard que sa mère a bu avec des souteneurs et appelé les hommes par la fenêtre! Non : n'est-ce pas? c'était trop atroce. J'ai été bien infâme et bien misérable envers vous, j'en conviens. Mais est-ce qu'à ma place tout autre n'aurait pas également perdu la tête? Quand on se croit sous le coup immédiat d'une catastrophe pareille, est-ce qu'il n'est pas presque permis de tout essayer pour y échapper?