A mesure qu'Emmeline parlait, la corde de la colère se détendait chez Gérald, qui mordillait ses moustaches en signe d'émotion et de désarmement. Cependant, il ne disait rien, ne sachant que dire et au moyen de quelle transition revenir sur ses menaces. Elle prit cette attitude silencieuse pour la résolution arrêtée de la part du peintre de poursuivre sa vengeance jusqu'au bout. Alors, elle s'affola de nouveau :
— Monsieur, monsieur, supplia-t-elle, ne me dénoncez pas! Pour moi, j'accepterais tout : je me tuerais et ce serait fini ; mais ce serait affreux pour Albertine… la pauvre petite! Elle a sept ans depuis deux mois… Elle est si gentille… je vous assure : je ne suis pas méchante. Vous êtes la seule personne au monde à qui j'aie jamais fait du mal… Et c'est parce que j'y étais absolument forcée. Je comprends que vous me haïssiez… Quelle réparation exigez-vous? Tenez : si vous voulez, je quitterai ma maison, je me sauverai en Suisse où je changerai de nom pour qu'on ne me retrouve pas. Je ne verrai plus mon mari ni ma fille ; mais au moins ni lui ni elle ne devineront jamais pourquoi je les ai quittés… Il me semble que c'est une punition suffisante, car je les aime bien… C'est de peur de passer à leurs yeux pour… ce que je suis que j'ai été si mauvaise envers vous.
Et, comme une enfant qui implore, elle ajouta, en joignant les mains :
— Mais je vous demande pardon. Ma position était si horrible! Comprenez-vous une femme qui, parce que la fatalité l'a jetée toute jeune dans le ruisseau, n'a plus jamais le droit d'aimer son mari et sa fille!
La perspective de cette expiation éternelle, dont l'injustice était flagrante, la plongea de nouveau dans une désolation qui se traduisait par des cris et des sanglots et remuait l'artiste jusqu'au plus profond de l'âme. En la voyant se débattre, comme si le spectre de son passé lui apparaissait prêt à l'emporter, il se pencha sur elle et lui saisit les deux bras, tout en lui répétant :
— Ne pleurez pas! ne pleurez pas! J'ai voulu vous effrayer. Je suis un misérable de vous avoir traitée avec cette dureté. Je m'en repens. Pauvre femme! oui, je le reconnais, vous méritiez d'être heureuse. Mais vous le serez. Mes menaces n'étaient que de mauvaises plaisanteries. Personne au monde ne saura de moi rien de ce qui vous est arrivé autrefois. Ne parlons plus du mal que vous m'avez fait. A votre place il est probable que j'aurais agi de même. D'ailleurs, sans vous, il est à peu près certain que je serais encore en prison, non sur une simple accusation, mais avec une condamnation infamante sur le dos.
Il la rassurait avec cette insistance, parce que, d'abord, elle n'avait pas paru se rendre compte de toute l'étendue de l'absolution qu'il lui accordait. Il tira son mouchoir, lui essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues, dans la prostration qui avait suivi la crise. Il lui ramena sur le haut du front et derrière les oreilles ses beaux cheveux qui s'évadaient de toutes parts autour de sa tête. Et, comme les sanglots qui lui secouaient la poitrine allaient jusqu'à lui couper la respiration, il prit l'énergique parti de lui dégrafer sa robe de chambre et de couper les lacets de son corset à l'aide du canif dont il se servait pour la taille de ses fusains.
— Respirez-vous mieux? lui demandait-il. N'allez pas étouffer au moins.
Tandis qu'il essayait de faire passer par l'ouverture de la robe le corset dénoué, Emmeline, toujours assise sur le lit, appuyait sa tête sur l'épaule du jeune homme, dont le cou et le visage se trouvaient comme enveloppés par la chaleur des soupirs précipités de la jeune femme. Elle collait inconsciemment sa riche poitrine contre celle de Gérald, sans paraître se soucier de l'étrange déshabillé où il l'avait réduite. L'attendrissement qui l'avait gagné commençait à s'emplir de charme. Le contact de ce sein mouvementé et de ces joues brûlantes l'incendia à son tour.
— Ne pleurez plus! vous me navrez! lui dit-il en l'entourant de ses bras et en l'embrassant sur les paupières comme pour les sécher d'un baiser.